LE TRAVAILLEUR CATALAN

Hommage à Francine Sabaté. Discours prononcé par Nicole Rey le 24 avril à la Préfecture

Permettez-moi Monsieur le Préfet, de vous remercier, au nom de tous les Amis de la Déportation pour avoir demandé le pavoisement des édifices publics à l’occasion de la Journée nationales du souvenir des victimes et des héros de la Déportation.

Vous remercier aussi de me permettre, malgré les contraintes du confinement, de rendre hommage au nom de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation que j’ai l’honneur de présider sur notre département et au nom de l’Association Femmes Solidaires – association issue des Comités féminins de la Résistance – de rendre hommage donc, à une de ses héroïne, Francine Sabaté qui, avec sa mère Joséphine et sa toute jeune sœur Odette, a résisté à l’occupant allemand et au régime de Vichy.

Francine a été arrêtée par la police française, ici même, pour faits de Résistance, dans cette maison dont je me plais à dire qu’elle est, aujourd’hui, un peu la sienne.

Elle sera déportée avec sa mère au camp de concentration de femmes de Ravensbrück dont elle ne reviendra pas.

Consciente que, durant la période inédite que nous vivons votre temps doit être précieux, je ne me lancerai pas dans l’habituelle longue évocation de son parcours résistant et déporté, je me limiterai à un simple survol de celui-ci à l’aide de quelques poèmes majeurs de la littérature post-concentrationnaire, de ceux qui ont fait dire à Georges Perec qu’au-delà de la qualité du témoignage « ils ont atteint à une réelle existence littéraire ».

Comme l’a dit Roger Caillois si « la liberté n’existe que là où l’intelligence et le courage parviennent à mordre la fatalité », les Dames Sabaté ont eu, ensemble, cette intelligence et ce courage-là, dans le choix qu’elles ont fait de la Résistance contre l’Aliénation et contre la Collaboration. Elles sont de celles dont parle la poétesse Anna Seghers, elle-même résistante :

« Toutes, elles sont nos mères, nos sœurs
Vous ne pourriez pas apprendre ni jouer librement,
Peut-être ne seriez-vous pas nés
Si pendant toute la terreur nazie
Elles ne s’étaient dressées de leurs frêles corps
Comme un bouclier d’airain
Entre vous et votre avenir »

Arrêtées par la police française, remises à la Gestapo Francine et Joséphine sont déportées vers le camp de concentration de femmes de Ravensbrück.

La grande écrivaine et poétesse Charlotte Delbo, elle- même déportée à Auschwitz puis à Ravensbrück avec Francine écrit :

« Il est une gare où ceux-là qui arrivent,
Sont justement ceux-là qui partent.
Ils ne savent pas qu’à cette gare-là on n’arrive pas
La gare n’est pas une gare, c’est la fin d’un rail […]
Ils attendent le pire
Ils n’attendent pas l’inconcevable »

Soudées dans l’épreuve comme elles l’avaient été dans la lutte, la mère et la fille entrent dans ce camp de mort dont le nom même leur est inconnu.

Elles entrent dans l’enfer nazi où, dit Charlotte Delbo « tout est inexplicable » et ces vers semblent écrits pour elles deux :

« Ma mère, c’était des mains, un visage
Ils ont mis nos mères nues, devant nous
Ici les mères ne sont plus mères, à leurs enfants »

Elles sont maintenant au cœur de l’horreur, au cœur de la déshumanisation et le « je » de Charlotte Delbo devient un « je » collectif, celui de Francine, de Joséphine et de tant d’autres comme elles :

« Il y a la soif du matin et la soif du soir.
Il y a la soif du jour et la soif de la nuit…
J’ai l’impression d’être morte, tout sombre, tout m’échappe. Est-ce que je respire ? J’ai soif ! j’ai soif, soif à crier. Ma volonté s’effondre …[me]reste une idée fixe, boire ! »

Happées par la barbarie nazie où, je vous l’ai dit, tout est inexplicable, certaines ont résisté, d’autre pas, et ce, en dehors de toute logique… Alors Delbo ne peut que constater :

Yvonne Picard est morte
Qui avait de si jolis seins.
Yvonne Blech est morte
Qui avait les yeux en amande
Et des mains qui disaient si bien.
Mounette est morte
Qui avait un si joli teint
Une bouche toute gourmande
Et un rire si argentin.
Aurore est morte
Qui avait des yeux couleur de mauve.
Tant de beauté, tant de jeunesse
Tant d’ardeur, tant de promesses
Toutes, un courage des temps romains.
Et Yvette aussi est morte
Qui n’était ni jolie, ni rien
Mais courageuse comme aucune autre.
Et toi Viva
et moi Charlotte
Dans pas longtemps nous seront mortes.

Francine aussi est morte. Elle n’a pas survécu à la douleur de voir partir sa mère vers cette Sélection dont on ne revient pas.

« Il faudra que je me souvienne plus tard de ces horribles temps » écrira à son retour Micheline Maurel, déportée avec Francine.

Charlotte Delbo qui, pour sa part, dira :
« Je ne pose pas la question de savoir ce que peut la littérature mais ce qu’elle doit » nous adresse cette supplique, certes poétique mais néanmoins impérative et, la faisant mienne, j’en terminerai par-là :

« Je vous en supplie, faites quelque chose
Apprenez un pas
Une danse
Quelque chose qui vous justifie
Qui vous donne le droit
D’être habillés de votre peau, de votre poil
Apprenez à marcher et à rire
Parce que ce serait trop bête
A la fin
Que tant soient morts
Et que vous viviez
Sans rien faire de votre vie. »

Accordez-moi une minute encore pour vous livrer un témoignage personnel.

Avant la guerre, ma mère donnait des leçons de piano à Francine. 1940, c’est aussitôt la Résistance pour Francine ainsi que pour toute ma famille, puis c’est la Déportation pour Francine et mon père.

1945, maman ne verra pas revenir son élève.

Gisèle Guillemot, elle aussi déportée à Ravensbrück, pensait-elle à Francine quand elle a écrit ce court poème ?

« Elle disait,
Si je reviens
J’écrirai des romans
Elle disait,
Si je reviens
J’apprendrai le violon
Elle disait,
Si je reviens
J’aurai beaucoup d’enfants
Il n’y aura
Ni roman
Ni enfants
Ni violon. »

 
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