LE TRAVAILLEUR CATALAN

Lucette Pla Justafré

Appeler quelqu’un par son prénom raconte la proximité, parle du lien émotionnel, du respect, de la reconnaissance, et, dans ce cas, témoigne de la fraternité, pas au sens religieux ou familial du terme, mais au sens où elle lie des personnes qui s’engagent pour défendre la liberté et l’égalité.

Lucette, ton village se souvient.

Exposition à Ille/Têt sur Lucette Pla Justafré

L’expo, en extérieur

   A l’initiative de la municipalité, une exposition, dans ta rue, en bordure du foirail, là où bat le cœur d’Ille, s’offre à la curiosité des passants. Elle passe en revue tes activités, tes engagements, tes responsabilités et met en valeur ta place d’;unique femme maire. C’est bien conçu, c’est émouvant pour ceux qui t’ont connue, et c’est un hommage mérité. Ce village te doit tant, parfois même sans le savoir !

A l’école

Chez nous, tu étais et tu es toujours Lucette, l’amie de la famille qu’il était recommandé d’appeler respectueusement Madame Lucette Pla Justafré, en dehors de la maison. D’autre part, tu étais la maîtresse d’école, la directrice de l’école des filles, qui avait tout d’une grande dans le regard de l’enfant que j’étais, tant tu inspirais le respect à solliciter sans cesse les capacités de compréhension chez tes élèves, dont la majorité était issue de milieux modestes.  Pas question de dormir ou de geindre en classe ! Ah, non ! Être bien éveillé, se montrer volontaire et faire son maximum, tel était ton message explicite la plupart du temps, souvent implicite dans ton regard. Tu savais l’importance de l’instruction pour former des citoyennes libres et éclairées. Tu savais que s’élever socialement, c’était accéder à une meilleure situation que celle de nos parents. Tu avais cette exigence qui pouvait apparaître aux yeux de certains pour de la sévérité. Tu avais une authentique générosité, accordant ton aide, bénévolement, aux uns et autres, en toute discrétion. Ta ligne de conduite a toujours consisté à réfléchir par soi-même, en toute connaissance de cause et à agir en conséquence. Telle était ta conviction et tel était le sens de tes combats. Enfants, nous étions associés aux commémorations officielles, et jamais tu ne t’es mise en valeur à ces occasions là, ta discrétion était aussi ta force.

Les luttes

Des combats, tu en as mené des tas*1 et, encore récemment le journal local*2 se faisait l’écho de ton intervention, à Pia, en 1943, pour sauver le jeune Kawer des camps de la mort. Secourir les familles de réfugiés espagnols qui passaient la frontière alors que, jeune enseignante, tu travaillais à l’école du Perthus. Te rendre dans les camps pour apporter, avec des collègues enseignants, le minimum nécessaire aux familles. Distribuer des journaux clandestins, entrer dans la Résistance en t’engageant dans plusieurs réseaux, et, après le départ de l’occupant allemand, participer au Comité local de Libération d’Ille-sur-Têt, puis diriger la Commission d’Épuration Administrative des personnels de l’enseignement public du département. La libération n’a pas freiné tes élans de combattante. Ton action au sein du Syndicat National des Instituteurs, de la Fédération de l’Éducation Nationale, de la Mutuelle Générale de l’Éducation Nationale (MGEN), ton adhésion au Parti Communiste trente-neuf années durant, tes fonctions de conseillère municipale dès 1947, de première adjointe au maire Maurice Iché en 1959, et enfin de maire communiste, un 8 mars, de 1977 à 1983, sans oublier ton élection au Conseil Général (ex Conseil Départemental) le 8 mars 1964 qui fit de toi la première femme à occuper cette fonction. ELue deux fois un 8 mars, tout un symbole. Quelles sont les causes que tu n’as pas défendues ? Seules celles qui ne te paraissaient pas justes, tout simplement. Apporter la contradiction dans les débats publics pouvait te procurer, dans certains cas, de la jubilation. Quant aux articles de presse incisifs que tu rédigeais pour contrecarrer l’adversaire politique, comme ils me réjouissaient !

Lucette Pla Justafré, photo de l’exposition à Ille/Têt

Maire

   Revenons sur ton unique mandat de maire. Avec ton équipe, tu as œuvré au développement de ta commune, ce qui mérite un « petit » aperçu : la construction de la Maison de Retraite (grâce à la vente des biens de l’hospice St Jacques), des deux écoles LANGEVIN-Wallon, de la piscine, ’extension du Collège Pierre Fouché (linguiste illois spécialiste de la langue catalane), les démarches engagées pour le retour des fresques de Casenoves, le classement du site des Orgues, l’ouverture du camping, la rénovation de la salle des fêtes, la réalisation du cimetière les Castillounes » (à l’emplacement du terrain de rugby), la création du syndicat intercommunal de traitement des résidus urbains, la réfection de l’installation électrique de l’église, l’achat de la coopérative « la Catalane », la construction de divers lotissements, l’installation d’une salle de judo, l’acquisition de la chapelle de St Maurice, la création du parc d’enfants du Roseret *3.

Femme engagée, travailleuse acharnée, tu croulais sous le courrier, la presse et les dossiers au point d’en avoir des piles, même sur ta table de cuisine. Et quand tu envoyais une élève retrouver un document dans cet amoncellement, elle n’était pas certaine d’y parvenir. Tu confiais cette tâche à quelques élèves pour t’éviter de gravir les escaliers jusqu’à l’étage où se trouvait ton chez toi. Il faut dire que te déplacer était une épreuve : je t’ai toujours connue avec des cannes mais avant tout bien droite, faisant bonne contenance, en toutes circonstances. Tu avais bravé tous les dangers pendant la guerre et la Résistance, tu avais surmonté les épreuves de la séparation et du deuil de ton mari, alors pour toi ce n’était pas concevable de laisser ton corps te trahir. Femme forte, tellement courageuse qu’il ne venait pas à l’idée de te considérer comme une handicapée, ce que tu étais pourtant. Ta petite voiture adaptée était un bien précieux et te garantissait une liberté et une autonomie encore peu accessibles à nombre de femmes valides à cette époque-là. Avec elle, tu as parcouru le département mais surtout ton canton, lors des campagnes électorales pour animer les réunions du Parti Communiste dans chaque village. Alors bien sûr, si tu m’entendais, tu trouverais que j’exagère ! Tu n’aimerais pas être considérée comme une femme d’exception, encore moins comme une femme de légende. Et pourtant, abstraction faite de tes combats, tu as relevé tant de défis ! Par exemple : t’imposer en politique, un milieu essentiellement dominé par les hommes au siècle dernier, sans se déclarer féministe pour autant, mener simultanément une carrière professionnelle, un mandat d’élue et des activités syndicales, surmonter ton handicap et enfin affronter de dures épreuves dont l’ultime maladie qui t’a clouée au lit plus de vingt ans. C’est vrai, tu n’as jamais cherché la gloire ou les honneurs. Tout ce que tu as accompli a été inspiré par une humanité, une générosité et une intelligence qui, fondamentalement, te définissent. Ta vie sociale riche et simple à la fois reste dans les mémoires. Tous ceux qui t’ont connue savent que ce que tu as accompli, tu l’as fait de manière désintéressée, sans chercher ni gloire ni bénéfice. En ce sens, tu es devenue un repère pour nombre de celles et ceux qui t’ont connue et côtoyée.

Repère, exemple?

Lucette, tu es aussi un repère pour moi. Comme le Petit Poucet, tu as laissé tomber des balises, des références sur mon chemin de vie. L’exposition nous a donné l’occasion d’un retour dans le passé, le tien, le nôtre aussi. En réalisant que tu aurais cent onze ans – si étrange et excessif que cela puisse paraître – et combien ta vie a été dense et riche, il me vient à l’esprit quelle femme d’exception tu étais et resteras pour ceux qui t’ont connue mais aussi pour l’Histoire (avec un grand H). Alors pourquoi pas une exposition en extérieur ? De prime abord, je me suis interrogée pour en conclure finalement que c’était ta place, dehors, au milieu des gens, au vu et au su de tout le monde, parmi les tiens, tes anciens élèves vieillissants, ta famille communiste, les élus en fonction, les intellectuels désireux de perpétuer ta mémoire et tous ceux qui ont à cœur de connaître leur passé pour s’engager dans la défense d’un monde meilleur.

Monique Guerrero

*1 cf. https://maitron.fr/spip.php?article87878, notice JUSTAFRÉ Lucette [JUSTAFRÉ Lucie, Marie, Marguerite, dite], épouse PLA ; connue dans la seconde partie de sa vie publique comme PLA-JUSTAFRÉ Lucette par André Balent, version mise en ligne le 5 juillet 2010, dernière modification le 8 juin 2021.

*2 cf. https://www.lindependant.fr/2024/03/10/lincroyable-histoire-du-jeune-herbert-kawer-sauve-des-camps-de-la-mort-a-pia-11807846.php

*3 cf. selon les comptes-rendus des conseils municipaux recensés par Jean Solaz, ancien conseiller municipal et membre du bureau de la publication «Les Amis du Vieil Ille et des villages voisins»

 
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