LE TRAVAILLEUR CATALAN

BOBY LAPOINTE, LE JONGLEUR DE MOTS

Boby LAPOINTE

Le 29 juin 1972 disparaissait l’inclassable Boby Lapointe. Dégingandé, mal fagoté, maladroit, chantant à peine juste, Boby Lapointe avait pourtant réussi à conquérir un public, avec des textes bourrés de calembours, d’allitérations et de contrepèteries. Cet être à part, enfant terrible et écorché vif, à contre temps de l’époque yéyé, ce grand ciseleur de mots a marqué de nombreux esprits qui ont su voir, au-delà des tics et des maladresses, la profondeur et la tendresse de l’artiste. Hommage.

Sur la scène du Cabaret Parisien « Les trois Baudets » en 1960, un grand barbu athlétique et nerveux, cheveux mal peignés,  déboule sur la scène et se jette sur le micro. On pourrait croire qu’il vient en découdre avec quelqu’un, mais non, il se met à chanter en secouant les épaules et les bras comme s’il voulait se débarrasser de sparadraps collés à ses doigts.

La chanson est débitée en mitraillette, devant un public medusé.

« Au pays daga d’Aragon
Il y avait ugud une fille
Qui aimait les glaces au citron
Et vanille

Au pays degue de Castille
Il y avait tegued un garçon
Qui vendait des glaces vanille
Et citron »

La chanson finie, il repart aussi sec, comme il était venu, laissant le public totalement sous le choc, se demandant qui était cet olibrius et ce qu’il avait bien pu se passer.

Boby Lapointe débute alors une carrière qui durera une douzaine d’années, entre chanson et cinéma, entre succès et galères.

Ses amis sont Georges Brassens (Lapointe devra souvent ses premières parties) Joe Dassin, Piètre Etaix, Ricet Barrier, Raymond Devos… se sont des amis fidèles. Certains, comme Georges Brassens le sortiront même de la galère allant jusqu’à éponger les dettes de la faillite d’un de ses projets de cabaret.

Au cinéma il tournera deux films avec Claude Sautet et fera quelques apparitions dans d’autres productions. À la télévision on le verra intervenir régulièrement chez Jean-Christophe Averty dans l’émission « Les raisins verts ».

De Bobby Lapointe il nous reste quelques films, une cinquante de chansons enregistrées et un sytème de numération en base 16, le système « bibinaire » qui permet de convertir des nombres en lettres. 

Atteint d’un cancer du pancréas, Boby Lapointe meurt le 29 juin 1972 à Pézenas où il est enterré. Il avait 50 ans.

Pour parler de Bobby LAPOINTE, écoutons Serge LLADO, auteur compositeur interprète, grand spécialiste des chansonniers et chansonnier lui-même :

TC : Boby Lapointe a un statut un peu un part dans la chanson française. Mais, est-ce que, même dans sa carrière, il n’a pas toujours été un peu à part ? 

​SL : C’est vrai, mais pas tout à fait de la même façon : alors qu’aujourd’hui, ce mécanisme d’horlogerie qui est la base comique de ses chansons est un atout par rapport au conformisme ambiant, en revanche, de son vivant, son côté farfelu était difficilement compatible avec les critères de la chanson commerciale. C’est presque miraculeux que son œuvre ait réussi à passer à la postérité. 

On ne peut pas dire qu’il avait mis tous les atouts de son côté. 

​Quand il a fait ses débuts sur scène à 35 ans, il n’avait ni l’âge, ni le physique, ni le répertoire, ni l’aura qui pouvait séduire le grand public et les media. D’ailleurs, la chanson comique n’était guère prisée dans la presse. Elle rappelait à l’intelligentsia la tradition du Caf’ Conc’ où elle était prétexte aux pires vulgarités. 

Son style était disons….particulier non ?

​​Boby chantait difficilement en mesure, pas toujours très juste, il se dandinait sur scène, et, très concentré sur sa prestation, il en oubliait de sourire et son regard fuyait celui du public. 

​De plus, ses chansons n’étaient pas d’un abord facile. Rappelez-vous que dans le film « Tirez sur le pianiste », où il chante deux chansons dans un cabaret, Truffaut avait sous-titré les paroles. 

​Et enfin, il était assez fantasque pour refuser des tournées d’été afin de passer les vacances avec ses enfants dans le Midi, ou pour arriver en retard dans les spectacles où il était programmé, obligeant la vedette du spectacle à passer en première partie, ce qui est arrivé à Brassens plusieurs fois, tout ça parce que Boby avait préféré faire un détour de 100 kilomètres pour déguster un vin exceptionnel qu’on lui avait recommandé.

Heureusement, il pouvait compter sur le soutien sans faille de quelques inconditionnels…

Oui, d’abord auprès d’un certain public qui, passé la première surprise quand il déboulait sur scène, lui faisait régulièrement un triomphe. Anne Sylvestre, qui fut comme lui longtemps pensionnaire du cabaret « Le Cheval d’Or », témoignera des années plus tard qu’elle ne pouvait pas passer après le tour de chant de Boby, car le public était épuisé de rire, et peu disposé à écouter des chansons plus sérieuses. Voir à ce sujet le montage video que j’ai réalisé à partir d’un entretien sur Radio Libertaire de Clôdine Couzinié, l’épouse du regretté Pierre Maguelon. 

​Ensuite auprès des organisateurs de spectacle et patrons de cabarets, qui pouvaient compter sur lui pour faire rire les spectateurs tout en les obligeant à bien ouvrir leurs oreilles ; 

​- un petit nombre de producteurs de télé plutôt marginaux, comme Denise Glaser ou Jean-Christophe Averty. 

​et enfin, parmi les grands noms de la chanson qui le prenaient en première partie de leurs spectacles. Au premier rang desquels les trois « Jo » :

 ​- Jo Moustaki, avec qui il avait écumé les cabarets de la Rive Gauche ; 

​- Geo Brassens, qui connaissait par cœur toutes ses chansons, et les chantait depuis la coulisse quand Boby était en scène

​- Joe Dassin qui eut l’excellente idée de produire le dernier album, et surtout de le ré-éditer après sa mort, AVEC LES PAROLES ce qui n’est pas étranger au succès dans les media et dans le public de ce disque, où on pouvait enfin apprécier les diverses facettes de son style.  

La chanson humoristique est un genre à part, et, dans ce genre à part, c’est le plus grand jongleur de mots. Est-ce que cette dextérité pour jouer avec les mots ne nuit pas, parfois, à la compréhension du texte ? 

​C’était quand même un homme de scène, et il avait très vite compris que s’il voulait que ses textes soient intelligibles, il se devait d’articuler – alors que nous avons vite fait d’enchainer les lapsus quand on essaie de l’imiter) et de ralentir le tempo (« Ta Katie t’a quitté », sur scène, est bien plus lente que l’enregistrement en studio, beaucoup plus brillant). ​Il jongle avec les mots tout en faisant la gymnastique avec les syllabes, mais à la différence des vire langues (ou fourche langues) qui permettent aux comédiens de travailler leur diction, les phrases chez Boby ont un sens, et le tout fait une histoire. 

Le type de textes qu’il écrivait ne facilitait peut être pas les choses ?

​La chanson humoristique est un genre difficile. Si le chanteur de charme peut aller jusqu’en fin de carrière avec des succès de ses débuts, le chanteur rigolo, comme les comiques qui font des sketches, est tenu de se renouveler : le public, à moins d’avoir des problèmes de mémoire, ne rit pas à une histoire qu’il connaît déjà. Et pour que ce soit drôle, il faut varier les effets. Voilà pourquoi le tour de chant de Boby Lapointe était composé de nombreuses trouvailles, à l’instar du fameux album qui l’a fait connaitre du grand public. 

 Ça allait du vire-langue, fourche-langue, trompe-oreilles (allitérations comme dans « Ta Katie t’a quitté », « Méli-Mélodie »,) au calembour (« Le tube de toilette ») en passant par la paronomase « « Moi, le philosophe et l’esthète » ou « Je suis né au Chili ») ou les enjambements à double sens comme dans « Comprend qui peut », à l’origine écrit pour une femme (mais aucune interprète féminine n’a osé assumer de tels sous-entendus à l’époque). 

Quels étaient ses effets de style ?

Le kakemphaton (« Et le désir s’accroit quand l’effet se recule ») Corneille – Polyeucte) maladresse involontaire chez certains grands auteurs, il est, chez Boby, volontaire ! et parfois en spirale comme dans cette figure consistant à calquer les sons du vers suivant sur le précédent :

J’apprécie quand de toi l’aide
Gant de toilette
Me soutient cela va beau–
Ce lavabo
coup plus vite c’est bien la vé-
C’est bien lavé
-rité, ça nous le savons
A nous l’savon
De toilette !

Le chiasme : 

Mon père est marinier

Dans cette péniche

Ma mère dit la paix niche

Dans ce mari niais

La contrepèterie :

Ma mère est habile

Mais ma bile est amère

Car mon père et ses verres

Ont les pieds fragiles

L’épanadiplose, figure de style consistant en la reprise, à la fin d’une proposition, du même mot que celui situé en début d’une proposition précédente.

​On peut même dire qu’il était, peut-être même sans le savoir, adepte du principe de l’Oulipo (OUvroir de LIttérature POtencielle) – comme B. Vian, R. Queneau ou G. Perec – qui considère que la contrainte provoque et incite à la recherche de solutions originales. Rappelez-vous le lipogramme chez Georges Pérec, dans son roman « La Disparition », où la lettre « e » est totalement absente. Boby, au contraire, pouvait décider qu’une syllabe, donc une sonorité, devait être présente plusieurs fois par vers. Et il y arrivait ! 

Il n’était pas doué que pour les mots 

​Il faut dire que c’était avant tout un matheux (son traité de mathématiques avait impressionné le professeur Louis-Leprince-Ringuet), et il avait mis au point une méthode de représentation graphique des nombres binaires et hexadécimaux, qu’il appelait la numération bibi-binaire.

​Je me rappelle l’avoir vu débouler sur scène devant un public médusé, démarrer avec « Ta Katie t’a quitté », et, à peine était-on habitué aux allitérations en « takatakatitakitétiktok », il changeait de registre avec « Mon doux minet la mini oui la mini est la manie est la manie de Mélanie Mélaniel’amie d’amie d’Amélie », et ainsi de suite pendant 30 minutes, avec des chansons plus poétiques, quelques sketches hilarants pour varier, comme « La Guitare sommaire », « Le violon tzigane », ou ce texte – plutôt grivois – qu’il n’a jamais enregistré, mais qui faisait un carton sur scène : « Le quincailler ». 

Et la dame va chez le quincaillier et lui dit : je voudrais des chevilles pour faire tenir les patères, avé Maria. Le quincaillier qui ne saisit pas la regarde comme l’aurait regardé tout autre quincaillier, (en peu en dessous comme çà)

Et la dame : quand vous aurez fini de m’épier, vous vous occuperez de mes chevilles

Le quincaillier : Oh, quel jeu de mot laid.

La dame : Je ne vous le fait pas dire, cuistre

Le quincaillier : Mais qu’ouis-je ?. Vers où c’est que ces mots convergent

​Une génération avant la naissance de Boby, la chanson comique de la Belle Epoque avait connu plusieurs genres, mais pas toujours dans la dentelle : rappelez-vous les chansons en fausses rimes de Fernandel, plutôt salaces. Ou les contrepèteries de Dranem qui chantait « Y’a un quai dans ma rue, y’a un trou dans mon quai ». Lapointe était davantage dans la lignée d’Ouvrard, qui avec l’inoxydable « J’ai la rate qui dilate », avait créé le premier rap, mais mâtiné d’une vraie poésie, héritée peut-être des chansonniers du Chat Noir, (des Hirsutes, Hydropathes, Fumistes et autres Jemenfoutistes), et peut-être plus sûrement de géniaux farfelus comme Alphonse Allais, ou même Charles Cros, dont Charles Trénet se réclamait. 

Il y a des fans absolus de Boby Lapointe qui connaissent toutes ses chansons, mais aujourd’hui, est-ce qu’on les écoute encore ?

​Je fais partie de ces initiés qui l’ont découvert dans des émissions de nuit. J’étais adolescent et une radio faisait la promo de son premier disque sorti en 1966. C’était le « Saucisson de cheval ». Le mot « saucisson » signifiait chanson à succès et il a été remplacé par le mot « tube » inventé par Boris Vian, en 1957, alors qu’il était directeur artistique chez Philips. C’est précisément dans la chanson de B. Lapointe qu’on entend pour la dernière fois le mot « saucisson » pris dans ce sens. Et cette chanson « saucisson » fut son unique « tube » de son vivant : 13ème au hit-parade en 1966, époque où d’autres farfelus commençaient à émerger dans la chanson française, comme Antoine ou Jacques Dutronc, ou Nino Ferrer.  

​Je pense qu’on écoute encore ses chansons, certaines plus que d’autres, et il y en a toujours cinq ou six qui sont citées en exemple sur internet dès qu’on commence une recherche sur les chansons comiques, et plus particulièrement ces exercices d’élocution en musique dont Boby reste le maître : le maître du mot chanté, comme Devos est le maître du mot dit (alors que Devos était un musicien bien plus complet que Boby). 

​Mais surtout, on les chante encore : depuis quarante ans, il n’est pas un seul Festival d’Avignon où on ne dénombre pas cinq ou six spectacles proposant l’intégrale de ses chansons. Je me rappelle Vincent Roca, je sais que François Morel est un fan absolu, comme Yves Duteil. D’ailleurs, il suffit de saisir sur un moteur de recherche les mots « spectacle Boby Lapointe », c’est une liste sans fin ! 

​C’est donc qu’il y a encore et toujours un public qui goûte ses chansons ! 

Est-ce qu’il a des successeurs aujourd’hui ? 

​Oui, comme il a eu des précurseurs :  

Charles Trénet qui avait co-écrit en 1943 avec Francis Blanche une chanson en allitérations « Le débit de l’eau, débit de lait » qui préfigurait le style de Boby Lapointe. Mais dans ce style, il y avait eu quelques précédents : 

Jean Gabin en 1930 avec Léo, Léa, et Élie

Ray Ventura en 1937 avec « Les chemises de l’archiduchesse »

​Après le succès de l’album « Comprend qui peut », on a commencé à entendre des chansons « à la manière de » Boby Lapointe : 

​- Le mari de ma sœur est masseur (Mathieu) en 1974

​- La main de masseur (Pierre Louki) en 1976 sur une excellente musique de Gainsbourg

​- L’évadé du Nevada (Sim) en 1980

​Mais aussi quelques rappeurs inspirés comme MC Solaar dans « Victime de la mode » ou encore Nekfeu, une des plus belles plumes du rap francophone, qui excelle dans la paronomase  

« Le peuple est endetté mais ceux qui gèrent les banques ils s’font

Des couilles en or sur ta tête pendant que la banquise fond »

Rappelons que la paronymie, affectionnée par les rappeurs, est exercice de style rapprochant deux mots de sens différents mais qui se prononcent presque pareils (collusion / collision, éruption / irruption, empreinte / emprunte, etc…)

Une paronomase consiste à rapprocher des mots comportant des sonorités semblables mais qui ont des sens différents. On appelle paronymes des mots qui se ressemblent par leurs sons.

 
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