
86% des Français.e.s se disent attaché à la Sécurité sociale appelée familièrement la Sécu. Paradoxalement, le nom du principal artisan de sa création est méconnu.
Au lendemain de la guerre, le PCF avec 26% des voix et la CGT avec cinq millions d’adhérents, enjoint le gouvernement du général de Gaulle à nommer des ministres communistes dont Ambroise Croizat ministre du Travail (1945-1947). Celui-ci va œuvrer à la construction de ce qu’il nommera « un grand édifice social ».
Fil rouge en transit
Son petit-fils Pierre Caillaud-Croizat, invité d’une table ronde à Canet et de passage à Elne, s’est assigné la mission de passeur de mémoire pour réhabiliter le nom et le rôle de son grand-père : « c’est une charge d’héritier, en même temps ce n’est pas un héritage lourd à porter parce qu’on en a tous une petite partie. En revanche, quand dans une famille ouvrière, il y a un personnage comme Ambroise Croizat, ça laisse des traces. » Les traces, Pierre Caillaud-Croizat les suit en tant que militant politique et syndical et se nourrit des témoignages de sa grand-mère, de sa mère et du journaliste, historien, Michel Etiévent. Après la disparition de ces derniers, Pierre Caillaud-Croizat endosse l’hérédité : « je me suis senti une forme de devoir, de responsabilité, pour continuer le travail qui avait été engagé pour la reconnaissance du personnage. » En effet, le nom de Pierre Laroque, haut fonctionnaire, a effacé celui de Croizat jusque dans l’école de formation des cadres de la Sécu.
Notre patrimoine commun vu par Ambroise Croizat
Pourtant, ouvrier métallurgiste, dirigeant syndical CGT, militant communiste, Ambroise Croizat a été l’un des principaux fondateurs de la Sécu. Après un travail opiniâtre avec les forces syndicales et politiques et malgré l’opposition du patronat et des médecins libéraux, son nom, il le signe de la pointe d’un stylo au bas de l’ordonnance du 04 octobre1945 qui trouve son origine dans le programme du Conseil National de la Résistance « Les jours heureux », et celle du 19 octobre1945 qui fixent les bases de la création de la Sécurité Sociale. « Elles sont le produit d’une longue étude, d’un ensemble d’enseignements nés d’une expérience de quinze longues années du fonctionnement des assurances sociales » dira-t-il. Ces ordonnances fixent le principe selon lequel « Chacun cotise selon ses moyens, chacun est couvert selon ses besoins : maladie, retraite, famille… » Infatigable, le militant Croizat crée des comités d’entreprise, la médecine du travail, décrète l’égalité de salaire femmes/hommes. Il insiste sur « la remise complète entre les mains des assurés de la gestion des organismes de sécurité sociale. » Dans son premier discours, il motive : “Il faut en finir avec la souffrance, l’indignité et l’exclusion. Désormais, nous mettrons l’Homme à l’abri du besoin. Nous ferons de la retraite non plus une antichambre de la mort mais une nouvelle étape de la vie.” Grâce à l’engagement des militants, le principe universel de la Sécu prend vie en sept mois.
Alors pourquoi cette omerta ?
Pierre Caillaud-Croizat sillonne la France pour rendre justice à son grand-père. De son odyssée, alors que tout le monde reconnaît la dimension novatrice de la création de la Sécurité Sociale, il comprend qu’« attribuer ces avancées sociales à un communiste, ce serait donner du crédit aux idées qu’ils véhiculent.» et ajoute une autre raison, l’origine sociale de son grand-père : « l’antithèse de l’élite » Chez les énarques qui nous gouvernent, reconnaître qu’un ouvrier métallurgiste obtienne l’une des plus belles conquêtes sociales du 20e siècle en 18 mois fait désordre et les met « face à leur inefficacité et leurs incompétences » (extrait du livre d’E.Defouloy) à répondre aux besoins du peuple. Croizat, un nom à panthéoniser.
Ray Cathala

