Veut-on vraiment de la mixité scolaire en France ?

Veut-on vraiment de la mixité scolaire en France ?

La mixité scolaire est un enjeu fondamental pour l’égalité des chances et la cohésion sociale. Pour Stéphane Audebeau, co-secrétaire académique du Snes 34, « l’absence de mixité est un obstacle à la démocratisation ». À l’inverse, « la mixité permet de lutter contre les inégalités scolaires ». Or, force est de constater que les inégalités persistent.

La mixité scolaire est un enjeu fondamental pour l’égalité des chances et la cohésion sociale.  Pour Stéphane Audebeau, co-secrétaire académique du Snes 34, « l’absence de mixité est un obstacle à la démocratisation ».  À l’inverse, « la mixité permet de lutter contre les inégalités scolaires ». Or, force est de constater que les inégalités persistent. 

Choukri Ben Ayed, sociologue, chercheur et professeur à l’université de Limoges, a commencé par faire la genèse des politiques publiques qui ont conduit à cette situation. Avec un premier constat que les départements les plus riches sont ceux où il y a le plus de ségrégation ». En 1998, Claude Allègre préconisait « de préserver ou d’instaurer une mixité sociale, autant qu’il est possible ». Autant dire que ce n’était pas la priorité du gouvernement. Le transfert des compétences aux collectivités territoriales de 2004 a été la concrétisation du désengagement de l’État. En 2007, Sarkozy, à peine élu, sonne le glas de la carte scolaire en laissant le choix de l’école aux parents.  « Un véritable désastre pour l’école publique ».  La Haute administration, ne voulant pas être instrumentalisée, a tout fait pour que ça ne se fasse pas. Mais les dérogations sont devenues monnaie courante. En 2012, Hollande s’engage à un texte sur la mixité, mais la loi de Refondation de l’école de la République de 2013 ne dit rien sur la mixité et le cabinet de Vincent Peillon est hostile à la mixité.  Les attentats contre Charlie Hebdo en 2015, et la mobilisation des mères du Petit Bard à Montpellier contre la ségrégation scolaire dans leur quartier défavorisé ont débouché sur des États généraux de l’Éducation. Sans effet. Au point qu’« on peut se demander si on veut vraiment de la mixité scolaire en France ».

David Giband, géographe, professeur d’Urbanisme à l’Université de Perpignan, a centré son intervention sur les « mixité urbaine et mixité scolaire ».  Pour lui, « la mixité urbaine n’existe pas. C’est une norme floue, un idéal de vivre ensemble ». Les politiques du logement, dès la loi Barre de 1977 visant à l’accès à la maison individuelle et le développement du pavillonnaire, ont  négligé la place de l’école. « Dans l’organisation de la ville, l’école est impensée » (localisation des écoles et des collèges, ramassage scolaire, etc.)  La loi SRU de 2000, portée par Jean-Claude Gayssot, obligeant les communes de plus de 15 000 habitants à construire 20% de logements sociaux, n’est que peu respectée. Seuls 30% des communes ont atteint cet objectif. Il n’y a donc pas de mixité résidentielle. Mais « la ségrégation scolaire n’est pas le décalque de la non-mixité résidentielle ». Les stratégies parentales, selon l’éloignement de l’école, la rumeur, voire le coût, sont déterminantes. La réflexion doit aussi porter sur la place du privé.

Laurent Frajerman, professeur agrégé d’histoire à Paris, a abordé la contribution décisive de l’enseignement privé à la ségrégation scolaire. La loi Debré de 1959 accorde un financement public aux établissements privés, mais sous certaines contraintes, de programmes notamment. De fait, les élèves n’ont pas les mêmes droits que dans le public. Seul le directeur de l’établissement décide de l’exclusion d’un élève, et non le conseil de discipline. Grâce à la carte scolaire, l’élève est donc réaffecté dans l’établissement public de son secteur.  Selon Philippe Delorme, secrétaire de l’enseignement catholique : « la lutte des classes existe. Nous sommes en train de la gagner. » 

La conclusion s’impose : « il faut se battre pour démanteler les privilèges et pour que le public soit meilleur ». Dans le débat qui a suivi, le responsable Snes de la Lozère a révélé les chiffres du poids du privé dans son département. Un tiers des élèves du premier degré sont scolarisés dans le privé.  40% dans les collèges et 66% dans les lycées. Le Conseil départemental finance une fois et demie de plus un élève du privé qu’un élève du public.

Charlotte Vanbesien, enseignante en lycée professionnel et secrétaire générale de la Ferc-CGT, a dénoncé l’explosion du supérieur privé, débouchant sur de faux diplômes. Elle a surtout insisté sur l’aspect genré dès la formation : développement du tertiaire et de moins en moins de filières industrielles pour les filles. « On reproduit les inégalités ».  La voie professionnelle scolarise 37% des élèves. Sur ces 37%, 57% sont d’origine sociale défavorisée. 

Isabelle Bertolino, cheffe de projet évaluation des politiques éducatives au Conseil départemental de la Haute-Garonne, a exposé l’expérimentation au Mirail à Toulouse.

Après les attentats de 2015, le Conseil départemental de Haute-Garonne avait pour projet de mettre en place un « secteur multi-collèges », laissant aux parents le choix du collège, avec pour but de favoriser la mixité sociale. Pour les parents, le dispositif était contreproductif. Le choix a donc été de déplacer des cohortes collectives de CM2 vers des collèges favorisés. Deux mille écoliers ont été concernés et répartis sur neuf collèges tandis que les deux collèges REP du Mirail étaient fermés.

Le conseil départemental et l’Éducation nationale ont joué le jeu. Les mesures d’accompagnement du CD :  mise en place d’un transport dédié, création d’une association pour faire le relais avec les parents éloignés du collège, dotation supplémentaire selon le taux de mixité. L’EN s’est engagée à limiter à 25 le nombre d’élèves par 6°, à veiller à une répartition équilibrée par classe, à financer des professeurs référents mixité et à geler les créations de classe dans le privé.

Selon l’éducation nationale, en 2021 68% des élèves issus du Mirail ont obtenu le brevet (contre 50% avant 2017) ; 54% ont obtenu une note supérieure à 10 (contre 15% avant) ; 94% de la cohorte du Mirail ont accédé au lycée.

Pour Isabelle Bertolino, l’avantage du dispositif est d’« éviter une politique centrée sur les élèves en difficulté, stigmatisante ». Sa limite c’est qu’il peut être vécu comme un abandon des REP.

Pierre Priouret, professeur agrégé de maths à Toulouse, responsable du groupe mathématique au Snes-FSU national, a renchéri sur le fait qu’effectivement le dispositif avait été financé par la suppression des deux collèges REP du Mirail ce qui avait suscité un sentiment d’abandon et de relégation. En tout état de cause, il a insisté sur la responsabilité de l’État. « La mixité ne doit pas remplacer les efforts de l’État pour tous ». « Un dispositif ne doit pas être l’alpha et l’oméga des politiques éducatives ». Par ailleurs, il a mis en évidence la nécessité d’assécher le financement du privé qui génère le manque de moyens financiers du public.

Lors du débat qui a suivi, David Giband concluait : « On ne peut pas éradiquer les inégalités sociales. Mais si on ne peut pas tout résoudre, ce n’est pas pour ça qu’on doit se résoudre à ne rien faire ».

Anne-Marie Delcamp              

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