Une économie rentière ? À savoir ?

Une économie rentière ? À savoir ?

Dans le département, la proportion des « revenus rentiers » est notablement supérieure à la moyenne constatée au niveau national ou régional. Cette spécificité confère à ces revenus une place centrale dans le paysage économique local.

Dans le département, la proportion des « revenus rentiers » est notablement supérieure à la moyenne constatée au niveau national ou régional. Cette spécificité confère à ces revenus une place centrale dans le paysage économique local.

Lors d’une conférence récente à l’Université Populaire du Travailleur Catalan 1, nous avons montré que l’économie des Pyrénées-Orientales était encore une « économie rentière », comme l’a définie Henri Solans dans son essai de 1993 2. Qu’est-ce que cela veut dire ?

En résumé, trois choses :

  1. La part des « revenus rentiers » y est supérieure à la moyenne, nationale ou régionale.

2) Au point que ce type de revenu devient, dans l’espace local, la référence.

3) Par conséquent, pour une part significative des personnes vivant dans cet espace, la recherche de la rente, et les comportements économiques correspondants, s’imposent comme des « normes sociales ». Cela devient « normal » -, quitte à légitimer des pratiques illégales.

Des revenus du patrimoine

On entend par « revenu rentier », pour aller vite, tout revenu prélevé sur la valeur produite, sans s’inscrire dans une politique de redistribution, et sans participation à l’activité productive. Ce sont, autrement dits, des revenus de la propriété 3 : la personne tire un revenu de son droit de propriété, sur de la terre, sur du bâti (immeubles, logements), voire sur des titres mobiliers (actions, titres d’emprunt, principalement).

Ils sont à distinguer, surtout dans le contexte de guerre culturelle où certaines forces s’exercent en détournant les mots, des revenus tels que les pensions de retraite : ce n’est pas un droit de propriété, individuel, qui est la source de ces dernières, mais un « droit social », droit de participer à une redistribution collective des richesses.

Ces revenus n’exigent pas de participer à l’activité productive : ainsi, pour reprendre l’exemple de l’activité agricole, qui a le premier conduit les économistes à parler de « rente foncière », celui ou celle qui la réalise – l’exploitant.e agricole – touche un bénéfice (agricole 4)  et, s’il n’est pas propriétaire de la terre exploitée, son propriétaire touchera, la plupart du temps, un loyer appelé fermage.

Il va de soi que ce type de revenu est perçu dans toute la France. Mais ce qui a permis de parler d’économie rentière c’est que, en 1993, le département se classait troisième en France, après les Alpes-Maritimes et Paris, selon l’importance de ces revenus dans le total départemental. Et en l’état de nos recherches, leur part reste supérieure à la moyenne nationale.

La rente devient la référence

Ce type de revenu, la rente, devient alors la référence dans l’espace local. Si tout le monde « ne vit pas de ses rentes », celles et ceux qui entreprennent une activité de production, en mettant en œuvre, le cas échéant, le travail d’autres personnes (travail salarié), sont influencés dans leurs choix par la recherche d’activités et de modes de gestion qui les rapprochent du mode rentier : entreprises à faible capital par tête, nombre limité de salariés, si possible en contrats courts, stratégie commerciale inexistante ou réduite au minimum, autant de caractères repérés il y a trente ans et encore très vivaces aujourd’hui.

Une façon de penser le monde…

Dans l’esprit de celles et ceux qui vivent dans cet espace, ces comportements économiques en deviennent « normaux », c’est-à-dire conformes à une norme sociale 5, une façon d’agir qu’on n’a pas besoin d’expliquer. Il n’y a pas besoin d’être un « rentier » pour chercher à placer une épargne dans l’achat d’un logement aux fins de location, qu’elle soit durable ou saisonnière, et de préférence avec le moins de contraintes d’ordre administratif ou fiscal. Et, tant qu’à faire, si l’on peut éviter de déclarer la location, ou au moins les revenus tirés, « c’est normal », non ?

Mais entendons-nous bien : il ne s’agit nullement, dans cette présentation, de juger quiconque, mais de comprendre des faits et des pratiques. Parler d’économie rentière et, surtout, de culture rentière, signifie que nos choix sont orientés par un ensemble de façons de penser le monde et d’agir, caractéristiques de l’espace où nous vivons. 

Or, et c’est la grande conclusion à retenir : dans un territoire caractérisé par la culture rentière, les conséquences sont globalement négatives pour le travail et les conditions de vie de celles et ceux qui travaillent. La question se pose alors : sauf à accepter un sort aussi dégradé, comment sortir, collectivement, de cette culture ?

Yves-Patrick Coléno

1 – Hervé Blanchard et Yves-Patrick Coléno, 19 septembre 2025, L’économie des Pyrénées-Orientales aujourd’hui : la culture rentière est-elle toujours aux commandes ?

2 – Henri Solans (1993) Essai sur l’économie des Pyrénées-Orientales. L’ouvrage n’est plus réédité, mais est disponible en quatre exemplaires dans le réseau des bibliothèques de Perpignan, et un exemplaire est disponible à la bibliothèque de Canet.

3 – L’INSEE parle de revenus du patrimoine.
4 – Dans le cas où il y a recours à du travail salarié, une autre part de la valeur produite par l’activité agricole va aller en salaires.

5 – Toute norme sociale est fondée sur une culture, ici la culture rentière. 

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