Une battante : Lucette Pla-Justafré

Femmes militantes. Militante syndicale et politique, activiste sans freins, Lucette Justafré a marqué la vie des Pyrénées-Orientales de 1930 aux années 80.

Née en 1913 à Céret, décédée en 2000 à Ille-sur-Tet dont elle fut maire, Lucette Pla-Justafré a marqué la vie des Pyrénées-Orientales en tant qu’institutrice, militante syndicaliste, résistante, militante socialiste puis communiste, maire d’Ille-sur-Têt, conseillère générale.

Ses parents, Michel Justafré, cafetier, et Marthe Souquet, catholiques pratiquants, l’éduquèrent selon des principes très libéraux. Elle fut sensibilisée aux idées socialistes dès l’âge de quinze ans mais resta jusqu’en 1930 catholique convaincue.

Elle fréquenta le cours complémentaire de filles puis l’Ecole primaire supérieure de filles de Céret. En 1930, elle fut reçue au concours d’entrée à l’École normale d’institutrices de Perpignan d’où elle sortit, en 1933, première de sa promotion. Pendant ses années d’études elle commença à militer. Vers 1931-1932, elle adhéra au groupe d’étudiants socialistes créé pour les des deux écoles normales. Elle se maria en août 1933 à Céret avec un instituteur, Justin Carrière et exerça avec lui dans un poste double à La Bastide, petit village de la  région déshéritée des Hautes Aspres. Le mariage se termina par un divorce prononcé en juin 1937.

À compter des années 1950, la vie de Lucette Justafré fut ponctuée par toute une série de graves ennuis de santé et de drames dans sa vie personnelle. En 1950, elle avait fait la connaissance d’André Pla, petit exploitant agricole d’Ille qui partageait ses convictions sans adhérer au PCF et qu’elle épousa en novembre 1954 à Ille-sur-Têt. Ils furent victimes d’un grave accident automobile le 11 octobre 1956. André Pla fut tué sur le coup tandis que Lucette était gravement blessée. Elle mit plus de trois ans à se remettre de ce choc et dut subir plusieurs opérations au cours des années suivantes. Ce qui ne l’empêcha pas de poursuivre tout au long se sa vie une activité militante particulièrement intense. Dès sa jeunesse Lucette Justafré lisait beaucoup, les journaux socialistes, les écrivains prolétariens et les ouvrages de Roger Martin du Gard. Mais elle abandonna le parti socialiste, attirée par les courants révolutionnaires du mouvement ouvrier et se montrant surtout femme d’action. Elle suivit avec passion les événements de février 1934 à Paris, fit la grève du 12 février 1934, et participa à la réunion de la Bourse du Travail à Perpignan. Avec son ami Ludovic Massé, elle adhéra au Comité départemental de vigilance antifasciste.

Activiste dans la solidarité avec l’Espagne républicaine

Dès l’École normale, Lucette Justafré milita au Syndicat national des instituteurs et, en 1934, elle accéda au conseil syndical. En 1938-1939, elle y siégeait toujours et « flirtait », selon son expression, avec le groupe des « Amis de l’École émancipée ». Elle participa, en juin 1936, au ravitaillement des grévistes de Céret et fit la grève du 30 novembre 1938, ce qui lui valut d’être sanctionnée a posteriori par le gouvernement de Vichy qui prononça son déplacement d’office.

Dès juillet 1936, elle s’était  passionnée pour la lutte de l’Espagne républicaine. Nommée en 1937 institutrice adjointe au Perthus, elle y acceptait dans sa classe en 1938 des élèves de nationalité espagnole que leurs parents, habitant des localités frontalières, voulaient éloigner de la guerre. En janvier-février 1939, elle accueillit jusqu’à 78 élèves de quatre à quatorze ans. Avec l’accord de son collègue Pierre Moreto, directeur de l’école du Perthus, elle fit réquisitionner les locaux scolaires par l’inspecteur primaire. Une cantine des Quakers fut installée dans sa classe. Son appartement fut bientôt rempli de réfugiés de toutes tendances politiques. Sur le plan humanitaire, elle se dépensa sans compter et par l’intermédiaire de l’Ecole Libératrice, elle reçut des mandats, des vêtements, des chaussures… Dans les mois qui suivirent la Retirada, elle obtint avec d’autres instituteurs syndicalistes une autorisation de pénétrer dans les camps ce qui leur permit de faire remettre des effets aux réfugiés. Ils réussirent même à en faire sortir illégalement quelques-uns. Lucette, pour sa part, hébergea pendant une année une institutrice espagnole et sa mère.

Une résistante aux activités multiples et complexes

À partir de septembre 1939, « suspecte », Lucette Justafré fut étroitement surveillée par la police. À la rentrée scolaire de 1940, elle fut déplacée d’office à Fillols, village minier du Conflent où elle resta jusqu’en janvier 1942 et distribua « tous les journaux clandestins possibles ». Mais bientôt, les séquelles d’un accident d’automobile survenu en 1938 l’immobilisèrent pendant de longues semaines. Elle fut contrainte de se faire opérer une nouvelle fois en janvier 1942 et passa sa convalescence à Céret jusqu’en octobre. Elle se lia alors à un couple de militants communistes clandestins. Ayant eu aussi des discussions avec des volontaires des Brigades internationales, Lucette se rapprocha progressivement du Parti communiste. Très rapidement, elle s’engagea activement dans la Résistance, et fut contactée par Louis Torcatis, chef de l’Armée secrète dans les Pyrénées-Orientales. En 1944, elle fut en contact avec le FN et les FTP et fut aussi un agent actif de plusieurs réseaux rattachés au BCRA ou aux SR, plus particulièrement dans le réseau

« Gallia Kasanga » dont elle fut un agent P 2 du 1er décembre 1943 jusqu’au 30 septembre 1944. Elle connut aussi et se lia d’amitié avec deux résistantes d’Ille-sur-Tet, les sœurs Marcelle et Juliette Molins, commerçantes, déportées à Ravensbrück en avril 1944. Elle assura les fonctions de secrétariat, le transport et transmission des ordres de bataille dans les Pyrénées-Orientales. Après la guerre, lors de l’homologation de ses services pour le réseau « Gallia Kasanga », elle fut confirmée dans le grade de sous-lieutenant. Elle participa à la mise en place du Comité local de Libération d’Ille-sur-Têt qui  désigna les membres de la municipalité provisoire et maire. Dès le 25 août 1944, elle fut habilitée à procéder à toutes arrestations, perquisitions, interrogatoires «qu’elle jugerait nécessaires ». Munie d’un pouvoir de police extraordinaire, elle dirigea toutefois avec circonspection et modération l’épuration à Ille-sur-Têt, sauvant ainsi la mise à quelques jeunes fourvoyés dans cette sinistre aventure. En sa qualité de militante syndicale et de résistante, elle présida aussi, toujours dans un esprit de justice et d’équité, la commission d’épuration administrative des personnels de l’enseignement public des Pyrénées-Orientales.

Syndicaliste, militante et élue communiste

À partir de 1944, Lucette Justafré milita surtout dans les rangs du mouvement syndical. Dès le 31 août 1944, fut constitué à la Bourse du Travail de Perpignan le « syndicat unique de l’enseignement des Pyrénées-Orientales » et elle fit partie de son conseil. Elle fut élue au conseil national du SNI en décembre 1945, puis réélue en 1946 et 1949, participant aussi au bureau national. En juin 1946, comme elle était chargée des relations avec les sections syndicales d’Outre-Mer, elle fut déléguée par le bureau national pour présider le congrès de la section SNI du département d’Oran (9 et 10 juin 1946) et, à cet effet, Charles Tillon lui délivra un ordre de mission, le 6 juin 1946, pour se rendre en Algérie avec un avion militaire. Elle fit une tournée dans l’Oranais et se rendit notamment à Tlemcen, Mostaganem, Sidi-Bel-Abbès. La situation coloniale, le sous-développement et la faible scolarisation des Arabes et des Berbères lui laissèrent une impression « terrible », si bien que lors du congrès de Grenoble du SNI, elle intervint, après le rapport de Marie-Louise Cavalier, sur les questions internationales pour décrire la situation misérable de la jeunesse algérienne et rendre hommage aux instituteurs d’Algérie.

Elle siégea dans de nombreuses commissions, fit partie de l’équipe qui mit en place la Mutuelle générale de l’Éducation nationale et participa à plusieurs congrès internationaux d’enseignants syndicalistes : Edimbourg (1946), Budapest (1948), Varsovie (1949). Elle fut élue en juin 1954 au conseil d’établissement du premier degré dans le collège des institutrices adjointes. En octobre 1954, ce conseil la désigna pour siéger dans la section permanente du Conseil supérieur de l’Éducation nationale. Elle intervint aussi, lors du congrès du SNI, le 13 juillet 1961 pour critiquer le rapport moral, demander à la direction du SNI « de modifier son attitude à l’égard de la réforme gaulliste de l’enseignement » et de s’inspirer du plan Langevin-Wallon. Lors du congrès national du SNI, le 8 juillet 1963, alors qu’elle était assesseur, elle intervint pour se féliciter de la diminution des tensions entre tendances et pour espérer le vote d’une « motion d’orientation unique ». Elle occupa aussi de nombreuses fonctions au niveau départemental, demeurant secrétaire départementale du SNI jusqu’au 16 décembre 1965. Fonctions qu’elle assuma sans aucune décharge en continuant  à assurer ses tâches professionnelles d’institutrice à Ille-sur-Têt. En 1968, elle prit sa retraite comme directrice d’école.

Lucette Pla-Justafré milita aussi au sein du PCF, notamment  à partir de 1959, comme élue municipale puis cantonale. Secrétaire de la section communiste d’Ille-sur-Têt, elle siégea au comité fédéral des P.O. de 1961 à 1977.Elle fut déçue par le rapport Khroutchev et bouleversée, en août 1968, par l’invasion de la Tchécoslovaquie. Elle dit à ce sujet que si le PCF n’avait pas protesté « elle ne serait pas restée un instant de plus ». L’Union de la gauche lui donna beaucoup d’espoir. En 1970 elle assista au XXe congrès du PCF. À partir de 1971, elle présidait l’association des élus communistes et républicains dans le département. Elle fut également une active militante de l’Union des femmes françaises.

Élue conseillère municipale d’Ille-sur-Têt en octobre 1947 puis première adjointe du maire Maurice Iché en 1959, elle fut maire de la ville de 1977 à 1983. Elle fut une élue municipale très active et Ille-sur-Têt lui doit de nombreuses réalisations dans tous les domaines. En 1977, elle prit nettement position contre le projet de la société Minatome d’obtenir une concession pour l’exploitation d’une mine d’uranium sur le territoire communal et proposa un reférendum local. Candidate du PCF au Conseil général dans le canton de Vinça en 1964, elle fut élue dès le premier tour, réélue en 1970 et en 1976. Elle se montra très active dans les commissions des travaux publics, de l’aide sociale, de l’enseignement. Les 14 et 21 mars 1982, encore une fois candidate, elle arrivait au premier tour en deuxième position avec 1783 voix. Avec 2758 voix, elle était battue, le dimanche suivant, par le candidat de droite. Cet échec, une opération en octobre 1982, la décidèrent à ne pas solliciter, en mars 1983, le renouvellement de son mandat de maire d’Ille-sur-Têt. Après ces élections, en désaccord avec la direction nationale, elle quitta le PCF.

De 1983 à 2000, son état de santé ne cessa de se détériorer. Ses obsèques, le 2 avril 2000 à Ille-sur-Têt, permirent de lui rendre un dernier hommage. La cérémonie, simple et imposante à la fois, rassembla, au cimetière d’Ille-sur-Têt une foule nombreuse d’anciens élèves, de concitoyens cérétans et illois, de militants de la gauche communiste et socialiste, de syndicalistes enseignants, de collègues du conseil général, d’anciens résistants.

De nombreux textes dont une maîtrise réalisée à l’Université de Perpignan lui ont été consacrés. Elle est citée aussi dans de nombreux documents et récits.

Yvette Lucas

On peut lire dans le Maitron, (maitron.fr), la biographie de Lucette Pla-Justafré, sous la plume d’André Balent.

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