
Un regard essentiel sur l’Histoire
« Y’a bon Banania ! » Le tirailleur sénégalais, amateur de chocolat et balbutiant le français, brave soldat venu des colonies pour sauver la Mère patrie, est ainsi devenu l’alibi d’une racialisation implicite de la société française qui a pu compter, comme un dû, sur le renfort des soldats ou des travailleurs coloniaux.

Tirailleurs
« Y’a bon Banania ! » Le tirailleur sénégalais, amateur de chocolat et balbutiant le français, brave soldat venu des colonies pour sauver la Mère patrie, est ainsi devenu l’alibi d’une racialisation implicite de la société française qui a pu compter, comme un dû, sur le renfort des soldats ou des travailleurs coloniaux.
Créé en 1857, le corps des tirailleurs sénégalais compte 31 000 hommes en 1914, tous recrutés en Afrique occidentale française. Plus de 134 000 au total viennent combattre en Europe, dont 100 000 recrutés entre 1916 et 1918. Parmi eux, 30 000 ne sont jamais revenus des champs de bataille, sans compter les blessés et les invalides.
Dès le début du premier film de Mathieu Vadepied, la reconstitution historique ouvre sur cette rafle sous le soleil africain : en 1917, le jeune Thierno est violemment arraché à son village, et brutalement jeté dans la guerre en France, dans les tranchées de l’Est, contraint de s’investir dans un c aombat qui n’est pas le sien. Son père, Bakary, décide de le suivre, se donnant pour mission de le sauver. Un cruel sentiment de solitude et d’abandon traverse ces images qui donnent à voir l’égarement de deux hommes et la difficulté même à simplement échanger et se comprendre entre les différentes victimes de ces vies confisquées, qui ne parlent pas le même dialecte et ne maîtrisent ni les codes, ni la langue française. Étranges étrangers, isolés, qui tentent désespérément de rester quelqu’un là où ils ne sont plus rien ni personne. Survivre dans cet enfer filmé à hauteur d’homme, où même le spectateur est parfois désemparé. Ce qui est montré, c’est l’absence de compréhension, de perspective, des soldats de fortune jetés sur le front avec une promesse d’éternité et de gloire, laissés là, sans préparation, sans conviction. Omar Sy, avec générosité est soucieux de rendre ce passé vivant. Ni moralisateur, ni didactique, prenant le parti de l’Intime, le film réussit à être instructif. Ainsi, c’est bien un travail de mémoire inédit qui s’accomplit, dont l’importance est soulignée dans les derniers plans sur un mode poétique, avec un très beau texte contre l’oubli, lu avec sobriété par Omar Sy.
Evelyne Bordet