
Trois personnages à la dérive

Duras. L’île Théâtre avait investi le Belvédère du Rayon vert à Cerbère avec Éden cinéma d’après « Un barrage contre le Pacifique ».
Éden cinéma, pièce de théâtre de Marguerite Duras, reprend le thème de son roman Barrage contre le Pacifique. L’auteure y relate l’histoire de sa mère qui, dans les années 20, quitte le Nord de la France pour l’Indochine dans l’espoir d’une vie meilleure. Espoir cruellement déçu, pour améliorer l’ordinaire d’elle et de ses deux enfants, l’institutrice jouera du piano à L’Éden cinéma, puis investira toutes ses économies dans l’achat de terres qui s’avéreront incultivables, elle se battra en vain contre le Pacifique, jusqu’à la folie.
Ce texte, Chantal et Daniel Mesini de l’Ile théâtre, le portaient en eux depuis longtemps, avec l’envie de le mettre en scène dans le cadre incroyable du Belvédère de Cerbère, un paquebot surplombant la mer en écho aux rives du Pacifique. Après les multiples contretemps liés à l’épidémie, c’est chose faite. Deux représentations ont eu lieu dans ce lieu magique vendredi et samedi dernier.
La salle de restaurant du Belvédère, bel exemple d’art nouveau,est le décor de ce qui est une véritable tragédie. Une femme seule avec ses deux enfants s’enfonce dans le dénuement, victime des mensonges et de la corruption de l’administration coloniale. Le texte de Duras énonce le drame sans jamais tomber dans le pathos, toujours cette musique, ce rythme des mots, des répétitions, la dérision. L’équipe de l’île théâtre a privilégié le texte, jusqu’à l’os, le choix de mise en scène est d’une lecture théâtralisée qui fait la part belle aux acteurs. Quelques déplacements, un changement de costume, des voix off par moments. Le focus est mis sur le ping pong des dialogues, l’interprétation décalée, la mère est jouée par un homme, Daniel Mesini. Tout de noir vêtu, le nez sur un livre, il est tel la statue du commandeur, cette présence absente autour de laquelle tout gravite. Les enfants sont interprétés par des comédiens plus âgés que leur rôle. Chantal Mesini joue la fille adolescente, mutine, provocatrice à souhait, une torture pour le riche Monsieur Jo (Dominique Bidaubayle). Philippe Ambrosini, le frère, en costume marin, trimballe avec panache, son spleen alcoolisé. Formidablement impliqués, ces quatre là savent convaincre et émouvoir.
N.G.