
Sauvegarde du trésor artistique espagnol
En pleine guerre civile, une poignée d’hommes s’est acharnée à sauver le patrimoine artistique espagnol de la destruction franquiste.

En pleine guerre civile, une poignée d’hommes s’est acharnée à sauver le patrimoine artistique espagnol de la destruction franquiste.
En juillet 1936, l’armée tente un coup d’État contre le gouvernement républicain élu en février 1936, mais échoue. C’est le début de la guerre civile. En août 1936, Léon Blum signe un pacte de non-intervention avec la Grande-Bretagne, laissant les coudées franches aux fascistes. Soutenus par l’Allemagne et l’Italie et la puissance de leur aviation, les factieux prennent rapidement le dessus. Le gouvernement républicain, face aux bombardements incessants, craint la destruction du patrimoine artistique espagnol. Il crée alors la Junte centrale de protection du trésor artistique, sous la présidence du peintre, Timoteo Perez Rubio, principal artisan de la protection du patrimoine espagnol. Les bombardements sur Madrid s’intensifiant, le gouvernement s’installe à Valence le 6 novembre 1936. Pour le président de la République, Manuel Azana, le trésor de la République doit suivre le gouvernement partout où il va. « Le musée du Prado est plus important pour l’Espagne que la République et la monarchie réunies ». Le premier convoi part trois jours plus tard, le 10 novembre, début d’un exode qui durera trois ans. L’armée franquiste progressant, le gouvernement quitte Valence pour Barcelone le 31 octobre 1937. Les trésors du Prado le suivent. L e château de Perelada, le château de San Feran à Figueras et la mine de talc de la Vajol sont choisis pour abriter les tableaux. En décembre 38, après la déroute de l’Ebre, l’armée franquiste progresse en Catalogne et se trouve proche des dépôts. Le trésor est en péril. La guerre est désormais perdue, mais le trésor peut encore être sauvé. L’idée est de demander à la SDN d’accueillir les tableaux jusqu’à la fin de la guerre. Mais son secrétaire général, Joseph Avenol, farouchement opposé à ce qu’il considère comme une intervention dans la guerre civile espagnole, refuse.
Le comité international de sauvegarde du trésor artistique espagnol
Puisqu’il ne peut être question d’une intervention ni de la part de l’État français ni de la SDN, seule une organisation indépendante peut régler le problème.
Sous l’impulsion d’Henri Verne, directeur du Musée du Louvre et David David-Weill, président des musées nationaux, est créé le Comité international pour la sauvegarde des trésors d’Arts espagnols. La cheville ouvrière en est Jacques Jaujard, sous-directeur des musées nationaux de France, désigné secrétaire du Comité. Le premier objectif du Comité est de négocier avec le gouvernement républicain un accord pour l’évacuation du trésor artistique d’Espagne jusqu’à Genève via la France. Jaujard rencontre alternativement Alvarez del Vayo, ministre des Affaires étrangères, et Negrin, chef du gouvernement républicain, qu’il tente de convaincre d’accepter la proposition du comité international et d’autoriser l’évacuation des tableaux. Après plusieurs échecs, l’accord de Figueras est enfin signé le 3 février 1939 par Alvarez del Vayo et Jacques Jaujard.
Il stipule que les objets d’Art seront transportés à Genève et déposés au palais de la SDN. Avenol accepte, mais sans engager ni la responsabilité de la SDN ni la sienne. Les frais seront assurés par le Comité International, financé et soutenu par des mécènes.
L’évacuation
L’évacuation commence immédiatement après la signature, dans la nuit du 3 au 4 février. Elle durera jusqu’au 9 février, avec une interruption les 6 et 7 février, les bombardements étant intenses. 71 camions, sous la direction de Timoteo Perez et l’égide du Comité international, atteignent la France via le Perthus, Cerbère ou Las Illas. Entre le 10 et le 12 février, les tableaux sont acheminés au château d’Aubiry à Céret. De là est parti un train spécial de 22 wagons, avec 1868 caisses, à destination de Genève, où il est arrivé le 13 février au soir, sans un accident ni un incident ni une erreur tout au long du voyage et des transbordements (Petit Journal du 15 février 39).
L’exposition
À Genève, grâce à la bienveillance de Joseph Avenol, les émissaires de Franco récupèrent le trésor, avant la fin de la guerre. Ainsi, l’exposition des chefs-d’œuvre du Prado que le Comité International espérait organiser pour couvrir les frais engagés dans la sauvegarde du trésor sera montée au bénéfice des franquistes. Cette fois, c’est Adrien Lachenal, président du canton de Genève qui s’est mis au service du gouvernement de Burgos.
Burgos peut non seulement récupérer le produit des entrées mais aussi le prestige que lui confère la magistrale exposition composée de 177 tableaux. Elle se tient du 1er au 31 août au musée d’Art et d’Histoire de Genève.
Le Comité international entreprend alors des démarches pour organiser une exposition qui permette de rembourser les frais du sauvetage. Le gouvernement de Franco refuse, mais la concède à la ville de Genève et au musée d’Art et d’Histoire, écartant ainsi le Comité international et la SDN et s’attribuant le rôle de défenseur du patrimoine. L’exposition des 177 tableaux-dont 152 du Prado-avec des toiles magistrales de Vélasquez, Goyas et bien d’autres sera ainsi organisée du 1er juin au 31 août 1939 à Genève. Les membres du Comité international seront empêchés d’assister à l’ouverture. Le 9 septembre, les tableaux sont restitués à l’Espagne franquiste. Six jours après, la France entre en guerre.
Cette évacuation sans précédent d’œuvres d’art a été rendue possible par l’acharnement d’une poignée d’hommes-dont les responsables des musées du Louvre, de la National Gallery et du Metropolitan Museum de New York- à sauver un patrimoine culturel. Ce sauvetage aura permis à Jacques Jaujard, quelques années plus tard, de mettre à l’abri tous les chefs-d’œuvre du musée du Louvre et les protéger du pillage nazi.
Il est aussi et surtout à l’origine de la mise en place d’une protection internationale des biens culturels lors des conflits armés énoncée par la convention de La Haye de 1954.
Anne-Marie Delcamp
Avec la supervision critique de Serge Barba