
Retour sur une « tradition agricole »
Il est nécessaire de solliciter l’histoire afin d’éclairer la trajectoire économique du département des Pyrénées-Orientales et de mieux comprendre la place réelle de l’agriculture dans son évolution.

Il est nécessaire de solliciter l’histoire afin d’éclairer la trajectoire économique du département des Pyrénées-Orientales et de mieux comprendre la place réelle de l’agriculture dans son évolution.
Selon la fiche Wikipedia1 consacrée au département des Pyrénées-Orientales, dans sa partie « Économie », « l’économie du département repose traditionnellement sur l’agriculture ». Et pourtant, les données statistiques actuelles donnent une autre image, montrant un secteur d’activité en déclin continu, dont le poids dans l’emploi local est marginal.
Or, l’agriculture a une place à prendre dans un éventuel infléchissement de la trajectoire suivie depuis des décennies par l’économie locale, dans son ensemble. À la condition, selon nous, de nous défaire de toute illusion sur une prétendue tradition, voire vocation agricole, aux termes de laquelle ce département est, par nature, agricole. Parce que justement « la nature » ne suffit pas à faire l’histoire d’une société. Et nous allons donc demander à l’histoire d’éclairer la trajectoire de cette économie 2.
Le traité des Pyrénées
Remontons à 1659, l’année du « traumatisme », selon l’expression de l’historienne Alicia Marcet. C’est cette année-là que le Roussillon est rattaché à la France par le traité des Pyrénées, signé entre deux puissances voisines, les royaumes d’Espagne et de France. Les activités de production et d’échange s’intégraient jusque-là dans le cadre de la Catalogne, tournant l’économie 3 locale vers le sud. Ces liens vont être rompus et le rattachement à la France ne suffit pas à les remplacer. À l’obstacle des Corbières, frontière tant culturelle et linguistique que géographique, viennent s’ajouter les obstacles administratifs, douaniers avant tout, car le statut accordé au Roussillon est particulier : il devient, au sein du royaume de France, une « province étrangère 4 ».
Dès lors, c’est un coup dur pour la proto-industrie locale (cuirs et peaux par exemple), et la métallurgie du fer : à Barcelone, les débuts d’une telle activité se tournent vers l’importation de fer suédois, et ici les « forges catalanes », pourtant très réputées, ne décollent pas.
À tout cela s’ajoutent les exactions des troupes et de l’administration françaises. Cela contribue à entraîner une immigration massive vers le sud des Albères, que même les paysans vont rejoindre au XVIIIe siècle, quand l’ensemble de l’économie prend son essor en Catalogne du sud.
C’est donc toute la structure sociale qui change : tandis que s’en vont, outre les nobles compromis 5 avec le royaume d’Espagne, des paysans, des ouvriers, des commerçants, arrivent des militaires et des administrateurs, mais aussi des membres du haut clergé, ainsi que des magistrats « pro-français », qui quittent le sud.
C’est dans un cadre politique nouveau qu’une société recomposée va devoir réorganiser ses activités de production et d’échange, au moment où la société française et, dans une certaine mesure la société sud-catalane, connaissent un changement de forme sociale : l’avènement du capitalisme 6, à partir de la fin du dix-huitième siècle et tout au long du siècle suivant. Cet avènement impacte nécessairement les activités locales de production et d’échange.
La fiscalité déterminante
L’articulation au marché français en train de se construire sera celle d’une économie rétrécie, qui se replie sur la terre, faute de mieux.
La fiscalité va jouer alors un rôle important. D’un côté, nombre de bourgeois de Perpignan, notamment les bourgeois « honrats » anoblis, se font exempter d’impôt, et de l’autre les paysans, sur qui va donc reposer la charge fiscale, doivent trouver des produits qui se vendent, pour payer l’impôt. Au début c’est la vigne qui joue ce rôle, tandis que l’élevage ovin décline, tant à cause de la suppression des pratiques communautaires que de la fermeture de la frontière au sud. Puis ce sera, à partir de la fin du dix-neuvième siècle, les vergers et les jardins.
Sans doute le rattachement à la France n’explique pas tout, mais il a eu son rôle. Surtout, ce qui s’impose à partir de la fin du dix-huitième siècle c’est l’économie de la rente. Tandis qu’au sud, autour de Barcelone en particulier, se développe l’embryon d’une bourgeoisie capitaliste, qui investit dans des activités industrielles à partir du rassemblement d’une main d’œuvre salariée, ici, les propriétaires de la terre, bourgeois ou nobles, poursuivent la tradition féodale : tirer leur revenu du prélèvement sur le produit du travail des paysans. Sans doute a joué en ce sens la difficulté de trouver des débouchés sur le marché français pour la proto-industrie 7, en ce moment de bascule dans le capitalisme.
Un modèle rentier
Toujours est-il que s’est imposée, depuis plus de deux siècles, une pratique sociale qui a fait ici des propriétaires du sol la classe dominante et à partir du moment où l’usage agricole est devenu moins « rentable », de leur point de vue, d’autres usages ont pris le relais, en particulier avec l’urbanisation de la plaine sous l’effet d’un afflux de population, et le développement de l’accueil de touristes à partir des années soixante.
Nous pouvons alors clore ce retour historique en évoquant la création du lac de Villeneuve-de-la-Raho, au début des années 1980. Les discours de certains responsables, agricoles ou politiques, ont à l’époque prétendu que ce serait un lac « de retenue 8 », destiné à améliorer l’irrigation des terres agricoles 9. Mais qui oserait, aujourd’hui, prétendre que le lac de Villeneuve a une telle « vocation » ?
Ainsi, le discours sur la « tradition agricole » masque le modèle rentier qui sous-tend le système agricole local. Il sert ainsi au maintien de celui-ci, empêchant l’émergence d’une autre agriculture.
Yves-Patrick Coléno
1 – Consultée le 5 octobre 2025.
2 – Pour une présentation approfondie de cette trajectoire, cf. Coléno, Yves (1986) Plaine du Roussillon : place de l’agriculture et développement local, en particulier les pages 121 à 130. Cette thèse de doctorat est disponible à la médiathèque centrale de Perpignan, dans son « fonds local », et, outre des éléments complémentaires au présent texte, contient des références aux ouvrages utilisés.
3 – Nous n’insisterons pas ici sur les limites de l’emploi de cette expression : « l’économie » n’avait pas l’autonomie qu’elle a acquise avec le développement du capitalisme.
4 – Que Louis XIV aurait préféré échanger contre une province du nord…
5 – Entendons-nous bien : il s’agit de nobles qui ont préféré l’allégeance au roi d’Espagne, il n’est nullement question ici de corruption ou de compromission, au sens qui vient spontanément à l’esprit aujourd’hui.
6 – Cet avènement ne se réduit pas au développement de l’industrie. Fondamentalement, il faut désormais produire pour accumuler du capital, et cela implique la généralisation de l’échange marchand à tous les rapports sociaux.
7 –
L’exemple de Joseph Bardou, fondateur d’une entreprise papetière qui s’est développée à travers le dix-neuvième et le vingtième siècles avant d’être reprise par Republic Technologies, est l’exception qui confirme la règle.
8 – Comme celui de Vinça, en amont.
9 – Cet aspect est indéniable, et la Compagnie Nationale du Bas Rhône Languedoc s’implique dans cette opération.