
Le marxisme, une école de fraternité

Dans les chapitres 14 et 15 du Capital, ceux qu’on ne lit jamais, Marx décrit l’extraordinaire mutation que la révolution industrielle impulsée par le capitalisme.
Partage. Les idées marxistes nous permettent non seulement de mieux comprendre le monde, mais de mieux vivre ensemble.
Le marxisme est indissociablement une pratique nourrie de théorie et une théorie sans cesse remaniée par la pratique. Une pratique qui est une pratique sociale. On s’excuse de répéter ces banalités, mais est-ce totalement inutile ? Peut-être pas, par les temps qui courent.
La rencontre entre mouvement ouvrier et théorie révolutionnaire
La jonction, ou plutôt la fusion, entre lutte des classes et théorie révolutionnaire, c’est d’abord dans le mouvement ouvrier qu’elle a eu lieu. Il y a fallu des siècles : que de ré- voltes sans perspectives et sans lendemain, que de boucs-émissaires sacrifiés pour rien, que de colères dévoyées. Et en face, que de théories fumeuses.
Les premières formes d’organisation ouvrières et paysannes étaient des structures de métier, extrêmement hiérarchisées, très paternalistes exclusivement masculines et rigoureusement corporatistes. Elles défendaient âprement les intérêts de leurs adhérents, sans se soucier des autres salariés. La notion même de salariat leur était étrangère.
Dans les chapitres 14 et 15 du Capital, ceux qu’on ne lit jamais, Marx décrit l’extraordinaire mutation que la révolution industrielle impulsée par le capitalisme fit subir à ces institutions qu’on avait pu croire éternelles. Il montre comment la famille traditionnelle, patriarcale et masculine, a été ébranlée dans ses tréfonds par la loi du profit maximum et la mise en concurrence des travailleurs entre eux : travail des femmes et des enfants, individualisation des salaires, travail en usine et non plus à la maison, imposition d’horaires stricts et discipline au travail. Une violence ressentie non sans raison comme inhumaine.
Mais le mouvement ouvrier, encore très faible, a long- temps eu du mal à s’affranchir de sa tradition corporatiste et patriarcale. Longtemps, trop longtemps, des travailleurs ont refusé le progrès que permettait la mécanisation : ce fut notamment l’épisode du luddisme, où ce sont des travailleurs attachés aux anciennes façons de produire qui cassaient les machines.
Le mouvement ouvrier s’est constitué, et ici l’apport de Marx et des marxistes a été déterminant, non pas contre la révolution industrielle, mais contre la façon dont le capitalisme la faisait fonctionner à son seul profit. Ce n’est pas la révolution industrielle en soi qui est responsable de ce crime qu’a constitué le travail des enfants, c’est la recherche du profit maximum à court terme. Et comme le montre l’historien anglais E.P. Thompson, dont les études de terrain confirment les intuitions de Marx, le travail salarié des femmes a donné à bon nombre de celles-ci, certes dans des conditions très difficiles, les moyens de s’émanciper des structures patriarcales en les rendant indépendantes de leur père ou de leur mari.
La classe ouvrière, porteuse de l’intérêt général, confrontée au défi de ses mutations
La classe ouvrière, c’est finalement un « nous » collectif résultant d’une construction commune, dans la longue durée, construction qui a rebattu les cartes des appartenances communautaires, corporatives, générationnelles, ainsi que des identités de genre.
C’est là un processus qui a su s’élargir. Deux institutions au moins, le système des retraites par répartition et la sécurité sociale, sont de formidables outils potentiels d’intégration et d’assimilation : hommes et femmes, jeunes et vieux, Français et immigrés cotisent selon leurs moyens et reçoivent, ou devraient recevoir, selon leurs besoins. C’est déjà du communisme. C’est fondamental.
Mais c’est un processus encore en devenir : la matrice ouvrière originelle l’a marqué de certaines étroitesses. La révolution numérique a profondément remanié les manières de travailler, le rapport au collectif de travail et à la transmission des savoirs. Certaines représentations du travail industriel et de l’identité ouvrière ne correspondent plus à la réalité. Les organisations de salariés en ont plei- nement conscience, et notamment la CGT, qui, depuis plusieurs décennies, développe une activité suivie en direction des ingénieurs, cadres, techniciens et agents de maîtrise : couches en expansion, jeunes, fortement fémini- sées, formées de plus en plus à l’extérieur des entreprises, porteuses d’aspirations nouvelles pleinement justifiées.
Il a fallu du temps et bien des luttes pour comprendre que c’est le monde du travail et de la création qui produit les richesses sociales. On sait maintenant qu’il a aussi à charge de préserver les richesses naturelles « comme les bonnes têtes de la maisonnée » (Marx). Au-delà des ques- tions proprement liées au travail, il est bon de souligner que la théorie et la pratique marxistes et communistes ont toujours tendu à dépasser les oppositions rigides entre sexes, ethnies, origines, religions, métiers. Face à un capital qui n’a pas de patrie, de sexe ni de religion, il faut cultiver l’unité, qui, comme toute unité, ne saurait être que la féconde unification de différences réelles, à mettre en complémentarité et non en opposition, encore moins en conflit. C’est cela la fraternité : quelque chose qui fait notre force. Un acquis précieux à préserver comme la prunelle de nos yeux.
Jean-Michel Galano