La destruction créatrice…

La destruction créatrice…

© Wilfried Pohnke de Pixabay
Les machines participent-elles ou non à la destruction des emplois ?

Économie politique. À propos de l’expression « la destruction créatrice » ou comment apprécier l’effet des machines sur l’emploi.

Il y a quelques mois, lors d’une réunion avec des camarades, une question est venue, je devrais peut-être dire revenue car elle est assez récurrente, sur le devant de la scène : celle de l’effet des machines sur l’emploi. Est-ce que les machines participent ou non à la destruction des emplois ? Question essentielle s’il en est, puisqu’elle interroge, en particulier, tous les discours sur les bienfaits ou les méfaits d’une des formes d’innovation possible et donc de l’intérêt des politiques dans ce domaine.
Après quelques échanges, un camarade utilisa l’argument suivant : « de toute manière, si les machines détruisent des emplois, elles en créent par ailleurs ». Cet argument d’autorité mit instantanément fin au débat. Pourquoi continuer à échanger s’il y avait destruction d’un côté et création de l’autre.

L’argument d’autorité ?

Ce camarade aurait même pu faire savant, en rappelant que ce processus – nommé dans la littérature économique « destruction créatrice » – était en général rattaché à l’œuvre de l’économiste Joseph Schumpeter (1883-1950), en particulier dans son ouvrage Capitalisme, Socialisme et Démocratie publié en 1942. Je dis savant car, en général, se référer à un auteur célèbre permet de renforcer l’usage d’un argument d’autorité. Car il ne doit faire aucun doute, qu’il s’agit bien là d’un argument d’autorité, qui permet, de plus, d’éviter certaines choses qui pourraient fâcher.
Sur l’aspect général du raisonnement, il n’y a pas de difficultés particulières. Chacun peut aisément saisir que l’introduction des machines peut contribuer à faire disparaître des emplois (les exemples historiques sont légions). Cependant, par ailleurs, il faut bien des travailleurs pour concevoir, produire, entretenir et faire fonctionner ces machines. Ainsi, il y a bien création d’emplois. Destruction d’un côté, création de l’autre, le compte y est.
Et bien non, le compte n’y est pas ! Dire qu’il y a destruction et création d’emplois, ne signifie aucunement qu’il s’agit de grandeurs identiques. Rien n’est dit sur le nombre d’emplois détruits, rien n’est dit sur le nombre d’emplois créés. On pourrait même envisager le cas où ces deux nombres seraient identiques. L’expression – et la réflexion de Schumpeter – ne répond pas à cette question. Ainsi, si le solde entre les emplois créés et ceux détruits est négatif, il sera possible de conclure que les machines détruisent des emplois. À l’inverse, il sera possible de dire qu’elles en créent.

Tous les emplois ne sont pas identiques

Rien n’est dit sur le nombre d’emplois détruits, rien n’est dit sur le nombre d’emplois créés.

Mais ce n’est qu’un aspect de la question. L’expression ne nous renseigne pas sur la nature des emplois créés et sur la nature de ceux qui sont détruits. Grâce aux machines, des emplois extrêmement pénibles, faiblement rémunérés pourraient être détruits avec en parallèle la création d’emplois plus valorisants et bien payés. Alors, vive l’introduction des machines. Mais peut-être, ce ne sera pas le cas et cette introduction conduira à une dégradation des conditions de travail et des rémunérations. In fine, tant que nous ne savons pas les types d’emploi créés et ceux détruits, il n’est pas possible de se prononcer sur les effets de la destruction créatrice. Le problème posé par l’usage de l’expression tient au fait qu’implicitement tous les emplois seraient considérés identiques. C’est d’ailleurs une manière assez courante de s’exprimer. On comptabilise les emplois créés sans toujours en expliciter le type.
Ainsi, l’absence de précision quant au type d’emploi conduit très certainement au résultat suivant : certains travailleurs vont perdre leur emploi et d’autres, pas nécessairement les mêmes, vont en obtenir un. La « destruction créatrice » ne permet pas de conclure quant aux bénéfices ou dégâts sociaux qui pourraient être, dès lors, générés. Il y a fort à parier que la transformation des types d’emploi ne permette pas à ceux qui leur perdront d’en retrouver à coup sûr un.

De plus, dans l’expression, il n’est nullement précisé le lieu des emplois détruits et celui où d’autres seront créés. Dès lors, il est possible que les créations se fassent dans d’autres pays. En fonction de la réponse à cette interrogation, il n’est pas sûr que même les plus internationalistes ne trouvent pas à y redire.
Au final, la destruction créatrice n’autorise aucune conclusion définitive. Elle ne permet en aucun cas de trancher dans le débat sur les effets de l’innovation et en particulier sur l’introduction des machines. On comprend mieux pourquoi il est essentiel de la conserver et de l’utiliser. Elle évite de devoir parler de la nature des emplois, de leur localisation, des conditions de travail, du niveau des rémunérations. Autant de questions qui pourraient fâcher et qu’il convient de cacher sous le tapis de la « destruction créatrice ».


Andefroi

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