Antoine Cayrol, Jordi Pere Cerdà en littérature

Antoine Cayrol, Jordi Pere Cerdà en littérature

copyright DR. Jordi Pere Cerda

Figures militantes. Antoine, un enfant de la montagne devenu résistant, écrivain, poète, reconnu grand maître en littérature catalane.

Jordi Pere Cerda est un grand écrivain. Un très grand, même, voilà une affaire entendue. Le projet que portèrent certains de ses admirateurs, visant le Nobel de Littérature, n’avait rien de saugrenu. C’était aussi un cœur fidèle, fidèle en amitié et plus largement dans tous ses engagements. Nous avions placé en exergue du numéro spécial que le  Travailleur Catalan lui a consacré peu de temps après sa disparition une phrase qui résume l’être humain qu’il était : Penso que es el gust del poble que m’ha portat a fer el que he fet i a ser el que soc, formule dont je soulignais alors la difficulté de la traduction (mais n’est-ce pas le lot de toute traduction, d’autant plus lorsque le texte est authentiquement original, novateur, disons poétique, dans sa langue d’origine ?). Comment entendre en effet ce « goût du peuple », qui l’avait « conduit à faire ce qu’il avait fait et à être ce qu’il était » ?

Cet amour de l’humain inscrit jusqu’à la façon dont les plus intimes l’ont toujours appelé, non pas du nom de plume, mais du nom de baptême (Jordi Pere Cerdà, c’est d’abord Antoine Cayrol) : simplement Antoine, mieux même « l’Antoine ». Poser le nom de baptême (il est né en 1920 dans une famille de sensibilité de gauche et au catholicisme de bon aloi de la campagne de Cerdagne) à son propos c’est d’ailleurs souligner la complexité de l’homme, traversé de questions et de débats qu’il aimait partager avec d’autres êtres humains friands d’authenticité comme lui, certains qui croyaient parfois au ciel, alors que lui n’y croyait pas.

Ce serait cependant amputer le personnage d’une dimension importante que ne pas mettre en relief, dans ce « goût des gens », son engagement personnel, social, politique, jamais démenti, et qui justifie sa place dans cette galerie des grandes figures communistes de son département.  Oui, son goût pour le peuple est passé durant toute sa vie par une fidélité, d’abord ostensible, celle du jeune homme et encore de l’homme jeune, militant, personnellement engagé dans les luttes sociales, les joutes politiques, puis plus discrète, mais toujours aussi forte, dans son temps d’homme mûr et d’écrivain tout entier absorbé par une œuvre dont il savait l’importance, sans que cela entache en quoi que ce soit sa modestie naturelle.

Jeune et résistant, épris de justice, fidèle à ceux qui sont tombés

L’engagement fut donc d’abord celui d’un militant, en des temps où les clivages politiques étaient intenses et les confrontations parfois virulentes. Durant la deuxième guerre mondiale, ce paysan et poète fut, on le sait, un résistant. Beaucoup de ses textes portent la trace de cette époque, et l’écrivain, dans les dernières années de sa vie, avait le souci de conserver la mémoire de cette période, qui fut celle ou se tissèrent les liens forts avec les communistes. L’adolescent a lu les penseurs chrétiens, Teillard de Chardin, Georges Mounin, il a suivi les articles de la revue Esprit. Pourtant, ce n’est pas dans la pensée sociale chrétienne qu’il étanchera sa soif de justice. C’est en définitive auprès des communistes qu’il trouvera sa voie. Auprès de grands noms, comme celui d’André Marty le dirigeant national aux attaches familiales et à la sensibilité catalanes. Mais aussi et surtout auprès de mentors moins connus, comme Josep Mas.  Originaire de l’autre côté des Pyrénées (de la cependant voisine ville de Ripoll), ce militant participe en France à l’organisation de la résistance au franquisme, puis, dans la logique des temps, à celle au pétainisme, en particulier en créant les réseaux transfrontaliers. Son nom apparaît dans plusieurs textes, comme dans le poème Ara que l’hivern où il est celui qui fait passer la frontière à des fugitifs :

(…)Jo em recordaré d’en Mas 
Passant gent fugint de França
Un dia de tempestat (…)

Une pièce de théâtre, El dia neix per tothom, fait aussi une place explicite à celui que A. Balent qualifie de « résistant et guerrillero ».

Plus proche, essentiellement en âge, Maurice Briand, l’étudiant réfugié à Saillagouse, sera le premier compagnon de lutte : ensemble, les deux jeunes gens prendront en charge des fugitifs, en étroite liaison avec les réseaux voisins de la Haute vallée de l’Aude ou de la plaine roussillonnaise. Plusieurs de ces réseaux ont entre autres caractéristiques remarquables qu’en leur sein voisinent des hommes et des femmes d’opinions politiques ou religieuses souvent très différentes. Ainsi, Maurice Briand est catholique, et cependant le vrai premier « formateur en politique » pour Antoine. Le goût pour le dialogue et le compagnonnage, forgé en ces dures années, en particulier avec les chrétiens, ne se démentira jamais tout au long de la vie du poète : cet homme de convictions ne tombera jamais dans le piège du sectarisme quel qu’il soit.

C’est enfin auprès des camarades restés inconnus de la grande Histoire, mais avec lesquels il partage le risque des missions, que se forgeront ses convictions politiques. C’est encore dans le beau Ara que l’hivern, que d’autres noms apparaissent :

 (…)Jo recordaré en Joan,
Josep, Boris, i Maurici
que mori alla a Neuengamme.
(…)

Ce Maurici, mort « là-bas », à Neuengamme, semble là pour nous rappeler combien la notion d’engagement a un sens fort en ce temps de guerre.

Une guerre qui prend cependant fin, et c’est tout naturellement que celui qui a porté les couleurs communistes dans les combats devient un éminent porte parole de son parti dans les joutes politiques dans les années qui suivent la Libération. Antoine Cayrol devient alors un adversaire de certains camarades dans la clandestinité, sans que se démentent relations respectueuses et souvent amicales.

Militant communiste et écrivain, fidèlement

Les affiches électorales des années cinquante et les articles des journaux de la même décennie font ainsi voisiner Antoine Cayrol avec les autres représentants illustres du parti communiste dans le département. Guillaume Julia, dans le Haut Vallespir (il sera longtemps le maire emblématique de Saint Laurent de Cerdans), André Tourné pour la vallée de l’Agly (lui ira jusqu’à la députation). Les hauts plateaux de Cerdagne et du Capcir, géographiquement plus isolés que la vallée de l’Agly et ignorant les industries sandalières ou textiles du Vallespir, sont traditionnellement plus réticents aux idées communistes. Antoine Cayrol, s’il bénéficie d’une aura et d’une considération personnelles incontestables, n’aura pas la carrière politique des ténors locaux de son parti de l’époque. Il sera cependant élu municipal à Saillagouse, y exerçant même brièvement la fonction de premier magistrat (1952-1953), et pourra se prévaloir de scores très honorables à différentes élections, des cantonales aux sénatoriales.

Au sein du parti communiste, il est devenu membre du comité fédéral dès 1947. Son action dans cette instance reste importante tant qu’il vit en Cerdagne, jusqu’en 1958, et décroît à partir du moment où il vient habiter en famille à Perpignan. Il faut dire que sa vie personnelle et surtout professionnelle prend à partir des années soixante un chemin à la fois nouveau et exigeant : celui de l’écriture.

Il faut se souvenir, même si cette donnée a parfois donné lieu à une théâtralisation excessive, qu’Antoine Cayrol, à Saillagouse, est boucher. Il le restera d’ailleurs à Perpignan, où il commence par créer (en 1960) une boucherie dans le quartier de Saint Assiscle où il réside. Mais cinq ans plus tard il rachète la Librairie de Catalogne, mettant ainsi en harmonie sa passion pour la littérature et sa vie professionnelle, faisant aussi de ce lieu et jusqu’en 1976 et son départ à la retraite un foyer de rayonnement de la culture catalane.

Ecrivain de langue catalane, reconnu parmi les plus grands

Car s’il ne faut pas négliger son attachement indéfectible au communisme et au parti qui porte ce nom, on ne saurait non plus en oublier l’essentiel de ce qui mobilisa son énergie : la culture catalane, et plus précisément la Littérature, de ses formes d’expression les plus « populaires » jusqu’au plus « savantes »: poésie, théâtre, prose romanesque, textes d’idées… Après des premiers pas dans la poésie en langue française, et un début de correspondance avec des auteurs et éditeurs parisiens de renom, une évidence s’impose à lui : il a un besoin impérieux d’écrire dans sa langue, le catalan. Dès 1951 il a publié un recueil poétique en catalan, La guatlla i la garba, suivi en 1954 par Tota llengua fa foc.C’est toutefois dans les années soixante que commencent à s’enchaîner les publications. A la poésie s’ajoute le théâtre, avec des pièces parfois écrites dans les années précédentes, parfois plus récentes, qui trouveront peu à peu leur  public : Angeleta, Tres dones i el sol… Il en est convaincu, le théâtre est le bon moyen pour apporter aux catalans culture et récupération de leur langue.La prose, ce genrequasi absent des écrits en catalan durant toute la première moitié du siècle, trouve aussi en lui un artisan exceptionnel, contes et nouvelles semblant préparer le magnifique Passos estrets per terres altes de 1998, un roman digne des plus grands. Dans toute cette production, les considérations sociales sont toujours présentes, mais sans effet de didactisme, sans sacrifier le souffle de l‘action, le génie des images novatrices.

Créateur et innovateur, il enrichit et diversifie la langue catalane

Par contre, ce travail de création originale se double d’une autre tâche tout aussi singulière ; Cerdà a rapidement compris que le catalan « littéraire », essentiellement barcelonais, ne peut rendre compte de ses racines septentrionales ; de sorte que sa création s’accompagnera d’un vrai travail de linguiste, non pas dans le bureau du chercheur mais « en action » en quelque sorte, dans les textes : produire une œuvre, oui, mais en forgeant dans le même mouvement une langue apte à traduire faits, pensées et émotions de son « pays », qui « colle » à lui. On n’a pas encore, à vrai dire, pris la mesure de l’apport de Jordi Pere Cerdà à la langue catalane, qu’il enrichit du vocabulaire et des expressions de Cerdagne comme de ses propres trouvailles, à la manière d’un C.F. Ramuz pour le français.

Ce travail fondateur va s’exercer dans ses écrits personnels, mais aussi au sein de structures qu’il rejoint, voire crée, souvent.

Son nom est indissociable du GREC, le Grup Rossellonès d’Estudis Catalans, fondé en 1960. Le Grec jouera un rôle très important dans la valorisation de là langue et de la culture catalanes, en créant par exemple en 1969 l’Universitat Catalana d’Estiu à Prades. Jordi Pere Cerdà (il est décidément légitime de parler davantage de lui sous son pseudonyme à partir de 1960 et de son fort investissement dans l’écriture) sera directeur pendant plusieurs années de la revue Sant Joan i Barres, au sein de laquelle il crée le supplément Almanac Catala Rossellones. La mention de cet acte n’est pas anecdotique : l’almanach, n’est-ce pas la forme de l’écrit qui a été, durant des siècles, la seule à être diffusée jusqu’au plus profond des campagnes européennes, au sein de ce « peuple » si cher à Antoine ? Cette forme est explicitement destinée pour lui à favoriser l’écriture en catalan, populaire : si le communiste reste un écrivain, l’écrivain ne perd jamais de vue les objectifs du communiste…

On lui a d’ailleurs à cet égard parfois reproché un manque de prise de distance avec les options des communistes, en particulier sur la scène internationale, à l’occasion des grandes crises de l’Est. C’est assurément parce que la fidélité s’exerce d’abord pour lui auprès des êtres humains du « pays », à entendre au sens profond de terroir : pour Antoine comme pour  Jordi Pere, en effet, le monde c’est « ce qu’on peut embrasser du regard ».

C’est ainsi que, sans éclat, mais avec obstination, il maintiendra ses engagements jusqu’à la fin de sa vie, le 11 septembre 2011, jour de la Diada, la fête nationale catalane !

Cet engagement, il en faisait  mémoire en disant d’un tel, de sa voix douce de bon géant : « C’est un camarade » ; et toute la tendresse coulait vers l’accent mis sur le dernier « e », pas muet du tout en l’occurrence !

Antoine Cayrol, dit Jordi Pere Cerdà, fut décidément bien lui-même aussi bon camarade qu’excellent écrivain !

                                                       C&C

 (1)Je pense que c’est « le goût du peuple » qui m’a amené à faire ce que j’ai fait et être ce que je suis.

(2) Les informations et données factuelles Antoine Cayrol et le communisme sont extraites de la brillante synthèse de l’historien André Balent, à laquelle on se reportera  pour plus de précisions (El Mon Jordi Pere Cerdà, in hors-série « spécial  J.P. Cerdà » du Travailleur Catalan, décembre 2011).

(3) (…) Je ferai mémoire de Mas, faisant passer des fugitifs de France, une nuit de tempête (…)

(4) Le jour naît pour tout le monde.

(5) Un des textes les plus émouvants du numéro spécial cité est ainsi le fait d’un prêtre…

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