« Mata Hari, ou l’art de la séduction».

Ce groupe faisant preuve d’une énergie à tout rompre, humbles et passionnés, ils aiment la scène, ils la vivent, et ça se sent. Paul Gauloise, bassiste et chanteur du groupe, témoigne avant leur passage à Elmediator, jeudi 5 mars à 21h.
Laissons place à la nouveauté, en musique… Le groupe Mata Hari, formé depuis 2016 avec des mouvances et des changements, se livre pour mieux vous attirer dans leur univers, vous en donner un aperçu, vous séduire… Entre sérieux et humour, ces trois jeunes hommes sont dotés, mine de rien, d’un sacré talent et d’une belle pensée sur le monde, sur nos combats et ce qu’il reste encore à faire, avec beaucoup de recul et une conscience aiguisée.
Comment vous est venus l’idée de créer un groupe de musique ?
Le groupe existe depuis 2016, sous une forme qui n’est plus la même aujourd’hui, c’est à dire qu’il y a des membres qui ont changé, une forme qui a évolué, ça fait 6 mois maintenant qu’on est à 3 et on en est très contents, parce que ça fonctionne bien.
L’envie était déjà de faire de la musique parce qu’on faisait tous de la musique à plus ou moins différents niveaux et aussi parce qu’on avait des choses à dire. L’aspect texte c’est quelque chose qui est très important dans notre formation. On avait envie de véhiculer des idées à travers notre musique. C’est à la rencontre de tous ces objectifs qu’on s’est dits « bah vas-y ? On va faire un groupe ! ».
Vos textes sont très engagés et abordent les difficultés de vivre dans notre société actuelle. Le thème de vos musiques tourne-t-il uniquement autour de cela ?
Pour les paroles, en général, c’est Téo le guitariste et moi-même qui les écrivons. Quand Téo est arrivé dans le groupe il a principalement apporté une dimension plus social, plus ancrée dans le réel. Là où moi, j’avais un côté parfois un peu fantasque, un peu plus détaché de la réalité. C’est à partir du moment, quand il est arrivé dans le groupe, il y a à peu près deux ans, on a vraiment prit conscience de l’importance de dénoncer des choses. Aujourd’hui on a des textes qui parlent d’homophobie, de transphobie également, du monde du travail, de la peur du rejet, de l’exclusion. On essaie de faire en sorte que ces thèmes soient digestes pour les gens, de ne pas forcément se coller l’étiquette “ groupe engagé “, mais d’avoir dans nos textes des pistes de réflexion. La musique pour nous, c’est aussi quelque chose de politique et on essaie de véhiculer des idées fortes, c’est un aspect très important de l’identité du groupe.
« Mata Hari », après quelques investigations, ce nom bien particulier représente une femme, danseuse, séductrice, espionne durant la Première Guerre Mondiale, on se demande alors ; pourquoi ce nom de scène ?
Le personnage de Mata Hari c’est une figure qui est, on va dire, dans l’esprit collectif, chacun aura sa vision du personnage, pour certains c’étaient une prostituée, pour d’autres une danseuse exotique, ou encore, un agent double. Quand on a fait quelques recherches sur le sujet, parce que forcément c’est une personne qui nous fascine, on s’est rendu compte que Mata Hari était un peu tout à la fois. Mais qu’il y avait aussi beaucoup de sur-interprétations, notamment quand celle-ci a été exécutée par les Français pour espionnage ; c’était le bouc émissaire, c’était facile de l’accuser. Elle était une figure à contre-courant, sulfureuse et on s’est dit que ça irait bien avec notre musique. On a toujours eu un aspect un peu provocateur que ce soit sur scène ou sur disque. On a trouvé que ça nous ressemblait pas mal et que ça faisait écho à beaucoup de choses qu’il y avaient naturellement dans l’esprit du groupe. Et puis j’y trouve un avantage ; c’est que ce n’est pas vraiment dans une langue précise, ce n’est pas en anglais, ce n’est pas en français… En matière d’identité du groupe c’est quelque chose de plutôt sympa.
Il y a beaucoup d’influences musicales dans vos musiques, particulièrement du style punk. Expliquez-moi donc quelle énergie vous souhaitez offrir au public ?
On est énormément influencés par le punk en général, mais aussi le punk du début des années 80, donc nos influences sont essentiellement puisées dans des groupes anglais comme The Clash, qui est quand même une grosse référence, les Joy Division avec lesquels on partage beaucoup d’aspects musicaux. Des groupes qui ont l’étiquette post-punk, parce qu’il y avait dans cette musique un aspect social très important, un aspect rébellion et aussi, je trouve, d’un point de vue musical, le côté « ben c’est pas parce qu’on n’est pas musiciens qu’on ne peut pas faire de la musique ». Je ne suis pas forcément musicien, je suis bassiste, claviériste et chanteur dans Mata Hari. On a un peu cette mentalité là, de dire qu’on est membre d’un groupe avant d’être musicien et ça dans le punk, c’est extrêmement important. Notre batteur a une formation un peu plus classique de musicien, plus poussée, il a fait des formations jazz donc il a des connaissances supérieures. Il y a dans le punk, je pense, cette idée très importante de « t’as des choses à dire, t’as envie de faire passer des messages, t’as envie de monter sur scène, de faire des choses et bien les faires ». On a toujours eu cette volonté de faire les choses à notre façon, d’avoir un peu ce côté amateur. Par exemple on ne savait pas faire des clips et on s’est dit, « on va tenter, à notre façon, avec nos moyens », essayer de faire preuve d’indépendance et de ne pas attendre qu’on veuille bien nous accorder des moyens, une tribune ou quoi que ce soit.
Est-ce que vous vivez de votre musique ? Ou avez-vous des métiers à côté ?
Pour le moment, Paul le batteur et moi-même on est encore étudiants, du moins en fin d’études. On a eu une période où on travaillait tous et après on a eu envie de reprendre des études. J’ai travaillé dans la grande distribution, dans le bâtiment, Paul le guitariste bosse encore dans un restaurant. On espère peut-être un jour, même si c’est pour une période très courte, vivre de notre musique mais on est aussi réalistes. Le monde de la musique est très compliqué, donc on n’avait pas envie de se jeter à corps perdus dans un projet et de se retrouver, si jamais le projet échoue, sans rien du tout. Et puis je trouve que travailler ça permet aussi de garder les pieds sur terre et de garder une certaine liberté. On n’a pas de maison de disques, on a que nous-mêmes sur qui compter. L’indépendance a aussi un prix ; il faut être capable d’encaisser et ne pas se voiler la face.
Qu’est-ce qui vous inspire pour composer ?
Il y a une phrase, je crois de Mick Jones des Clash, que Téo répète souvent, c’est que « tout est déjà là… ». Notre musique se base énormément sur l’observation de ce qui nous entoure, j’habite dans un quartier un peu difficile à Montpellier qui s’appelle Les Cévennes. Il y a deux, trois nuits, il y a eu une fusillade à 100 mètres de chez moi. ça m’a inspiré une chanson qui s’appelle Cévennes Zoo, du nom de mon quartier, des tags que je voyais un peu partout des mecs de mon quartier qui revendiquaient l’appartenance à cet endroit précis. Et voilà ça c’est un sujet ! Par exemple, il y a une semaine une femme transgenre a été sauvagement assassinée au bois de Boulogne ; c’est un sujet, c’est une inspiration. De travailler dans un boulot très dur, très physique et compliqué à encaisser mentalement ; c’est encore un sujet de chanson. On n’a pas vraiment besoin d’aller chercher très loin puisque tout est déjà là… Tous les sujets qu’on pourrait exploiter dans nos chansons sont autour de nous, les idées ce sont un peu des choses qui flottent dans l’air. Aujourd’hui la situation en France est très compliquée, elle est violente, et notre musique naturellement est un peu violente. Comme on a pu le dire ; notre musique est comme un miroir, pas si déformant que cela. Donc est-ce notre musique qui est violente ou est-ce la société qui est violente ? On laisse les gens se faire leur propre opinion.
Prochaines destinations de concert : El Mediator à Perpignan, Lyon, TBA, Boussères, Saint-Etienne et même Paris. Comment appréhendez-vous ces nouvelles rencontres avec un public différent chaque fois ?
Il y a forcément une part d’excitation à jouer devant un public qu’on ne connaît pas parce qu’on est conscients que lorsqu’on joue dans une nouvelle salle, dans une ville dans laquelle on n’a jamais mis les pieds, on n’est pas en terrain « conquis » et on se retrouve face à des gens qui ne nous connaissent pas pour la plupart. Il faut arriver à se dire « ok ces gens ne savent pas qui nous sommes donc il faut arriver à les séduire sur scène ». On a souvent de bonnes surprises. Il y a ce côté, stresse et adrénaline qui nous poussent à nous surpasser. On s’est retrouvés des fois dans des salles face à cinq personnes qui étaient venus nous voir un peu par curiosité, mais ces cinq personnes-là méritent quand même de voir un concert de Mata Hari au top d’eux-mêmes, qui donnent tout. C’est vrai que ça peut décourager, mais quand on fait des concerts devant du monde et qu’à la fin ils viennent nous voir pour nous féliciter, ça donne envie de continuer, même s’il faut garder la tête froide et prendre du recul. On n’a pas particulièrement d’appréhension à jouer devant un public non conquis, au contraire on prend ça comme un défi. Il faut arriver à les attirer dans notre univers.
C’est aussi ce qui fait que vous aimez jouer sur scène ?
Je pense qu’on est vraiment un groupe de scène, on n’a pas eu encore vraiment l’occasion de s’exprimer en studio pour avoir une expérience comparative, mais en tout cas on adore jouer sur scène, on adore le contact avec les gens. Je dis souvent cette phrase là : « c’est un peu comme les astronautes, on ne peut pas vraiment voir ce que ça fait de se retrouver sur scène, ou donc, dans l’espace pour continuer ma comparaison, si on ne s’y retrouve pas vraiment, c’est une idée dans laquelle on peut se projeter mais le vivre c’est très différent ». ça demande une certaine forme, je pense, de courage et c’est grisant, vraiment grisant !
Vous avez édité un EP en décembre 2019, visiblement votre premier ? Pensez-vous à une suite ?
On y pense très activement depuis qu’on est sous cette forme du groupe à trois. On a un enregistrement où nous étions quatre et qui ne reflétait pas vraiment la musique du groupe actuellement. Le fait d’être trois nous oriente aussi vers d’autres horizons musicaux. Avoir un nouveau batteur qui a une certaine technicité, une certaine vision de la musique, nous pousse à évoluer. Je pense que ça ne peut être que positif. On a très envie de retourner en studio et ce sera pour un nouvel EP. On aurait bien aimé faire un album mais pour le moment on préfère un peu tester le terrain, ça ne sert à rien de partir sur un pari qu’on ne pourra pas tenir. Il faut avoir de l’ambition, il faut essayer de proposer quelque chose de costaud. Il faut aussi, des fois, savoir prendre son temps et avancer à petits pas. Mais on va retourner en studio très rapidement et on a tous hâtes de vivre cette nouvelle expérience.
Pensez-vous que les musiciens ont un rôle social ou principal à jouer en France ?
Bien sûr ! Je suis assez étonné du manque de prise de risque de la plupart des artistes français. Je trouve qu’en France il y a beaucoup de positions de façade, pour dire qu’on est contre le racisme, l’homophobie etc, où il n’y a pas de véritables engagements derrière. On l’a vu avec les gilets jaunes, avec tous les mouvements sociaux qui ont eu lieu en France. Les gros artistes n’ont pris que très peu la parole, n’ont fait que très peu le relais de la voix des plus faibles et des moins représentés. Je trouve ça dommage de la part des artistes qui ont vraiment une renommée, qui pourraient toucher énormément de gens, de rester très silencieux, alors qu’en tant qu’artistes populaires, c’est souvent des membres de leur public qui sont amenés à se retrouver dans les rues ou dans des manifestations. Je trouve ça assez triste de tourner le dos à des gens sans lesquels on ne serait rien. Et de parfois même afficher une posture un peu méprisante vis-à-vis de ces gens-là. Après, il y a encore des artistes qui s’engagent, qui donnent de la voix et qui ont tout à fait raison de le faire. Aujourd’hui, je pense que ça se joue peut-être plutôt du côté du rap avec des artistes comme Médine, Sofiane ou Kery James qui ont un peu plus le sens de la réalité sociale, qui ont cette conscience de « classe », pour reprendre des termes politiques et qui essayent d’améliorer les choses à leur façon. Ce n’est pas forcément facile pour des artistes populaires d’avoir des opinions tranchées mais parfois il faut savoir ne pas plaire à tout le monde et ne pas vendre ses idéaux juste pour faire un peu plus d’audience.
Avec tous les problèmes sociétaux auxquels nous devons faire face, on attend souvent que des artistes engagés aient une réaction et prennent la parole. Qu’en pensez-vous ?
Je pense qu’il ne faut pas attendre de certains artistes de rebondir à chaque fois sur l’actualité et sur tous les sujets. C’est toujours assez délicat pour les artistes « engagés », on ne peut pas je pense, malheureusement, être de tous les combats, mais ça n’empêche pas de faire preuve de soutiens.
Qu’espérez-vous pour l’avenir de votre groupe ou même vous personnellement ?
Pour ce qui est de la musique ; continuer tant que ce sera faisable et viable. Essayer de semer des graines un peu partout en France. Bien qu’on dise que ça fait 50 ans que le rock est mort ; il est toujours là. Continuer à faire des concerts et de la musique, de rencontrer des gens, continuer d’être avec mes potes, parce qu’un groupe c’est presque une histoire de famille. On espère attirer des curieux et que notre musique plaira. Puis pour le reste de l’avenir, on espère toujours que les choses iront mieux. Je trouve que la génération qui vient est beaucoup plus consciente de certains problèmes, si on écoutait plus les jeunes en général et les personnes en souffrance, le monde irait mieux. On essaye dans le groupe d’avoir cette mentalité-là. Soyons optimistes mais pas naïfs.
Interview Réalisée Par Yona Labadie-Fausel